Comment furent distribués(spoliation) les terres en Algerie pendant la colonisation

En 1906, le démographe  Victor Demontès rappelle que « nous sommes ici en présence d’immigrants […] tous cherchent à se créer une situation matérielle meilleure1 ». Cette préoccupation reste vive à la deuxième ou troisième génération. Dans la colonie, en effet, les richesses sont essentiellement agricoles, alors que l’immigration conduit principalement en ville. Ce paradoxe est amplifié par l’échec de nombreuses implantations rurales, faute pour les colons des capitaux ou du savoir-faire suffisants. Mais, vers 1900, quelque 100 000 privilégiés, au sens juridique du terme, peuvent encore jouer de leur carte d’électeur pour améliorer leur situation

Les mieux intégrés et les plus déterminés parmi les immigrés se font élire maires ou conseillers généraux. C’est tenir le haut du pavé dans la société coloniale car « le maire des communes algériennes est un personnage […] bien plus important que le maire des communes de France », fait remarquer à juste titre le député radical Abel Ferry en 1913. Ces patrons locaux s’allient ou s’affrontent à chaque élection. C’est l’occasion de tester la solidité des clientèles avec des enjeux socio-économiques considérables. Quel usage font-ils en particulier des revenus associés à leurs fonctions, licites ou illicites ? Comment distribuent-ils les ressources relevant de leur compétence ou de leur influence : terres, emplois, secours ? En quoi ce patronage politique se distingue-t-il des formes contemporaines en métropole, en Méditerranée ou ailleurs?

Par définition, les liens de type clientéliste sont inégaux et personnalisés, réciproques et affectifs ; ils attachent des patrons à leurs clients, parents ou amis. Les premiers protègent les seconds, leur distribuent des ressources économiques ou honorifiques, en échange de leurs suffrages et soutien. Or le contexte de l’Algérie à la fin du XIXe siècle, marqué par la mainmise de l’État et donc d’une caste d’élus et de fonctionnaires sur l’essentiel des ressources, s’y prête tout particulièrement.

La terre demeure en Algérie la richesse essentielle et sa jouissance dépend des pouvoirs publics dans une large mesure. À la fin du XIXe siècle, le domaine foncier de l’État et des communes y est en effet 3 à 4 fois plus étendu qu’en métropole à surface égale, représentant 44 % de la propriété foncière dans la colonie en 1917 contre 13 % seulement dans l’Hexagone en 1880. L’écart de dates nuit faiblement à la comparaison car cette distribution est stable en France entre 1871 et 1918. La convoitise des biens communaux a considérablement diminué dans les années 1850-1860, avec la réorientation des investissements vers le secteur industriel et la modernisation de l’élevage. Les nouveaux chantiers communaux et la crise économique des années 1880-1890 facilitent aussi la préservation de ces espaces, indispensables aux petits exploitants et sources de revenus appréciables pour les municipalités. De son côté, l’État ne cherche plus à acquérir de grandes quantités d’immeubles ruraux comme sous la Révolution et le Premier Empire. Au début des années 1870, il renonce encore à l’aliénation de ses domaines forestiers, jugée peu rentable7.

Fig. 17 – Distribution des terres en métropole vers 1880 (total : 45 millions ha)

Fig. 17 - Distribution des terres en métropole vers 1880 (total : 45 millions ha)Sources : Foville Alfred (de), Études économiques et statistiques sur la propriété foncière, Paris, Guillaumin, 1885, p. 79 ;Leroy-Beaulieu Paul, Traité de la science des finances, op. cit., t. 1, p.49-50 et 83

En Algérie, au contraire, l’État colonial s’empare d’immenses espaces de cultures et de parcours à partir de 1830.Ces opérations s’accélèrent dans les années 1870-1890, en accord avec la politique de colonisation foncière et d’assimilation administrative. Bien qu’inachevées en 1914, elles attribuent au Domaine les terres du beylik, les biens habous, l’ensemble des espaces « forestiers » ou réputés « vacants ». Lui sont également rattachés des terrains achetés, expropriés pour « cause d’utilité publique » ou issus de mesures de séquestre punitif (quelque 670 000 hectares notamment après l’insurrection de 1871. Sur cette imposante réserve, l’État délimite des périmètres de colonisation européenne, en attribue les lots gratuitement, aux enchères ou en compensation de services rendus. Environ 6 % de la propriété foncière est ainsi concédée à des colons ou à des sociétés financières entre les années 1840 et 1910, soit 1,2 million d’hectares de terres sur les 2,3 millions possédés par les Européens. La dotation singulière des communes provient aussi de cette réserve mais surtout de l’annexion de terres de parcours, dans les années 1870-1890, appelées confusément : « biens communaux de douar ».

Fig. 18 – Distribution des terres en Algérie en 1917 (total : 21 millions ha)

Fig. 18 - Distribution des terres en Algérie en 1917 (total : 21 millions ha)Sources : Larcher Émile et Rectenwald Georges, Traité élémentaire de législation algérienne, op. cit. ; t. 3, p. 386-387

Les élus et fonctionnaires locaux sont donc constamment appelés à redistribuer la terre sous forme de locations, concessions gratuites ou ventes. Leur pouvoir est considérable car ils décident l’attribution – provisoire ou définitive – d’espaces beaucoup plus étendus qu’en métropole, dans une économie agropastorale et un contexte de dépossession coloniale. La concurrence entre candidats à la terre, européens et indigènes, est donc très vive : chacun joue sa fortune ou sa survie économique à armes inégales (sur les plans juridique, politique et financier). Ce double déséquilibre, entre marchés public et privé d’une part et entre demandeurs d’autre part, offre de multiples opportunités d’abuser bien au-delà de l’appropriation coloniale du sol :

  1. Les locations irrégulières de biens communaux. Selon le droit commun, l’assemblée municipale en fixe les modalités : de prix et de surface, de gré à gré ou par adjudication. Comme cette délibération est susceptible d’annulation, elle doit être déposée à la préfecture. Le receveur municipal est évidemment le seul habilité à percevoir les loyers, mais rappelons qu’en Algérie, à la fin du XIXe siècle, ces terrains sont le plus souvent des « biens communaux de douar ». Si l’accord d’une l’autorité supérieure est nécessaire pour leur aliénation après 1863, aucun texte n’en détermine les conditions de jouissance. « Il faut admettre qu’elles sont les mêmes que pour les communaux de France11 concluent les juristes Émile Larcher et Georges Rectenwald. En 1892, le gouverneur Cambon tente bien de subordonner la conclusion des baux et la dépense des revenus locatifs à l’accord des il est désavoué sur décision de justice (1903)12 L’assimilation juridique et l’absence de contrôle profitent alors aux élus locaux. Ils trouvent là un moyen supplémentaire de s’enrichir ou de rétribuer leur clientèle, en louant souvent la plus grande partie de ces terrains. Le maire de Mila déclare ainsi 158 hectares de « communaux » à la préfecture de Constantine (1893) : 28 hectares de « rochers incultes » occupés par des gourbis et 130 hectares loués aux plus offrants. Il en dissimule cependant 387 hectares qui sont attribués depuis 8 ans à ses auxiliaires indigènes : l’ garde-champêtre et l’agent de police. « M. Sordes […] considère la mairie comme ferme dont il faut savoir tirer tout le parti possible conclut le préfet. À Morris en 1909, la plus belle parcelle est attribuée au beau-frère du maire et les loyers, fixés entre 40 et 70 F l’hectare, excluent les Beni Urjin de leurs terres sauf à remettre discrètement à l’élu : un mouton, du beurre ou des volailles Ce genre d’irrégularités dans la location des « communaux » se généralise à la fin du XIXe siècle : à Affreville (1886-1887), Aïn Temouchent (1893), Bordj-bou-Arréridj (1895), Aïn-Tinn (1896), Guettar-el-Aïch (1899), Dra-el-Mizan (1906) ou Gastonville (1913)
  2. Le délit d’initié pour les périmètres de colonisation. L’importance des terres domaniales livrées à la colonisation génère cette autre forme d’abus, tout aussi singulière. Une poignée d’élus et de fonctionnaires détiennent des informations capitales sur l’évolution du marché à court terme et, en l’occurrence, de celui des meilleures terres agricoles. Ainsi 1,2 million d’hectares changent de mains entre 1841 et 1917, avec une phase d’accélération de 1871 à 1895 Cela correspond à un peu moins de 6 % de la propriété foncière en Algérie (1917) mais à 12 % terres cultivables d’après les standards européens Qui décide des nouveaux emplacements ? « Aucun texte [ne l’a] précisé avec netteté note Henri de Peyerimhoff, directeur de la colonisation (1906). Dans la pratique et faute de personnel, ses services à Alger dépendent des vœux formulés par les élus locaux, sous-préfets, administrateurs ou propriétaires de grands domaines. Une première instruction est confiée aux bureaux de la préfecture et à une commission des centres qui comprend après 1881 : le sous-préfet, les conseillers généraux de l’arrondissement, un médecin, un garde forestier, l’administrateur des lieux, deux « notables » et un géomètre. Le service local de la topographie prend le relais pour établir un plan de lotissement avec l’indication de la valeur agricole et commerciale des propriétés. C’est ce projet que le gouverneur approuve ou rejette. S’il l’accepte, des procédures de vente « à l’amiable » ou d’expropriation sont entamées pour finir de rattacher au domaine privé de l’État l’ensemble du périmètre. Il y a là autant d’étapes favorisant le délit d’initié pour un volume d’affaires assez comparable à la vente des biens nationaux sous la Révolution L’agent informé est d’autant plus tenté d’en profiter qu’un tel abus n’est pas caractérisé en droit avant 1967 ; tout juste risque-t-il une sanction disciplinaire En 1880, le chef de cabinet du préfet Oran et l’ancien sous-préfet de Mascara achètent 3 000 hectares de propriétés indigènes, le long de la route Saïda-Mascara, à 3 F l’hectare en moyenne. Ils savent que l’État s’apprête à les racheter 50 à 75 F ; ils en exigent 150 à 200 F Henri de Peyerimhoff reconnaît que la procédure de délimitation des centres « pouvait présenter de graves inconvénients, notamment lorsque la décision du gouverneur général était suivie d’acquisitions immédiates de terres Mais celle-ci ne change pas radicalement avant 1914
  3. La spéculation immobilière. Une fois connue la délimitation du périmètre, la spéculation concerne certaines enclaves non comprises sur le Domaine et que l’État rachète avant de procéder à l’allotissement. Elle touche aussi les lots concédés, avant ou après la délivrance des titres définitifs de propriété Elle affecte encore les terres proches des zones alloties car la colonisation « libre » (d’acheteurs européens devenus propriétaires hors des périmètres) profite souvent des équipements et du confort offerts par les centres : chemins, adduction d’eau, ateliers ou magasins, sentiment de sécurité et sociabilité. Elle sévit enfin, plus généralement, dans les zones urbaines ou rurales valorisées par le chantier colonial avec la présence d’une route, d’une voie ferrée, d’un port ou d’un quartier européen en expansion. Jacques Laquille multiplie ainsi les transactions immobilières qui ne l’empêchent pas de poursuivre, parallèlement, une brillante carrière administrative. Elle lui permet de se maintenir au courant du marché et le délit d’initié rejoint dans son cas la spéculation. Né en 1854, ce bachelier ès-lettres était simple employé de préfecture (1878-1880), promu administrateur-adjoint puis principal dans plusieurs communes mixtes (1880-1905) avant la consécration : secrétaire général pour la Police et les Affaires indigènes à Constantine (1905-1909), enfin sous-préfet de Bougie (1909- 1910). Il n’a pas d’héritage familial et son traitement annuel est toujours inférieur à 6 000 F avant 1909 ; ce qui ne l’empêche pas d’acquérir 785 hectares de terres en deux décennies seulement, « dont plus de la moitié est de très bonne qualité L’ensemble a une valeur de 180 000 F (1910) et représente 14 000 F de rentes. Le trafic des emplois d’auxiliaires explique une partie de sa fortune mais surtout ses spéculations immobilières, réalisées avec la complicité d’un ancien géomètre, d’un notaire et d’un brasseur d’affaires indigène (qui lui fournit « des renseignements sur les terrainsL’assassinat de ce dernier, en 1910, provoque enfin une enquête administrative et la révocation de M. Laquille. Le préfet de Constantine reconnaît alors que ses bureaux étaient devenus « une sorte d’agence d’affaires
  4. La faveur dans la distribution des lots. Le pouvoir des élus et fonctionnaires locaux provient aussi de la distribution des lots de colonisation. Pour instruire les candidatures et délivrer les titres de propriété, provisoires puis définitifs, les bureaux de la préfecture demeurent le lieu incontournable entre 1871 et 1914 Les liens de dépendance qui attachent ce personnel aux élus sont activés à cet effet car les Français déjà installés en Algérie ont aussi le droit de se porter candidats après 1871 Certes un décret de 1878 oblige à réserver les deux tiers des lots aux immigrants, mais ces nouveaux colons ne représentent que 43 % des 13 300 familles françaises installées entre 1871 et 1895. Le général Arnaudeau, sénateur conservateur de la Vienne, peut alors dénoncer les abus inhérents au mode de distribution : « Tout le monde sait que, dans l’attribution des lots, […] on est bien plus certain de réussir avec la recommandation d’un ministre, d’un député, d’un conseiller général ou même d’un simple ami de nos autorités, qu’avec la qualité de chef de famille ayant des ressources et possédant l’expérience des questions agricoles [les deux conditions exigées après 1871]. » À demi-mot, les représentants de la colonie reconnaissent ces interventions : le sénateur Mauguin, le député Étienne ou le gouverneur Cambon (1891), l’ancien conseiller général Rouyer (1906) ou le délégué financier Morinaud (1913). La recommandation est également décisive pour les candidats métropolitains mais plus facile à obtenir pour les locaux. « Quand les lots sont gratuits, note le rapporteur du budget en 1891, ils sont donnés pour les 2 tiers aux colons algériens et pour un tiers seulement aux colons français». En même temps, renchérit le directeur de la colonisation en 1906, « la vente aux enchères exclut pratiquement les immigrants », faute de publicité en France. Les intérêts électoraux et personnels l’emportent donc sans véritables obstacles.

La manne des emplois publicsUn autre gisement s’offre à la distribution des élus d’Algérie : l’emploi public. La grande attention qu’ils portent aux fonctionnaires et employés municipaux s’explique par le poids de ces derniers au sein d’un corps électoral étroit. Bien que la colonie demeure sous-administrée, les seuls titulaires de la fonction publique fournissent un électeur français sur 5 en 1898 (contre un pour 26 en métropole) et sans doute près d’un votant sur 4. Il est donc beaucoup question de ces agents lors des discussions budgétaires pour lesquels les élus coloniaux réclament systématiquement des revalorisations de traitements : en faveur des juges (1891), pour les professeurs du supérieur et des lycées, les instituteurs et les gardiens de prison (1895), pour 137 commis des Ponts et Chaussées et 2 600 facteurs (1900). Cette obsession reste assez singulière au début du XXe siècle car les effectifs de la fonction publique croissent lentement en métropole. En 1906, un agent de la Sûreté juge donc utile de relayer les critiques récurrentes contre le nouveau ministre de la Guerre, Eugène Étienne, député d’Oran depuis 1881 : « On dit qu’en aucun temps le favoritisme n’a fleuri, rue Saint-Dominique [siège du ministère], comme maintenant, et que les seules bonnes grâces de M. le ministre […] sont pour les officiers qui lui sont recommandés par ses agents électoraux ». La perception d’une singularité est intéressante ici car elle intervient quelques mois seulement après l’affaire des fiches qui avait éclaboussé l’un des prédécesseurs d’Étienne, le général André, et causé la chute du gouvernement radical d’Émile Combes (1902-1905)

Mais l’originalité dans la distribution de l’emploi public est plus criante au niveau municipal. C’est à nouveau la conséquence du régime électoral restreint dans la colonie et de l’aisance relative des élus locaux. Rappelons que les recettes communales en territoire civil sont en moyenne et par électeur 4,2 fois plus importantes qu’en France en 1885, encore 2,4 fois en 1911. Or les maires ou administrateurs d’Algérie creusent l’écart dans la rétribution du personnel en accordant une part toujours plus grande aux dépenses administratives : 9 % des dépenses communales en métropole en 1877, contre 19-20 % en Algérie dès 188440. À cette date, la nouvelle loi municipale-qui laisse toute latitude aux élus dans le recrutement, la gestion et l’organisation du personnel municipal n’a pas eu le temps de produire ses effets, même si des indemnités sont versées aux maires de la colonie depuis 1866. Un relevé est fourni en 1907 par le GGA, chargé d’approuver ces allocations ; il précise l’ensemble des dépenses de personnel dans les 268 communes de plein exercice. Étant donné les efforts déployés par les municipalités d’Algérie pour masquer leur surendettement, ces chiffres sont sujets à caution, même après vérification des comptes par les receveurs. Par exemple, on peine à croire que la ville de Constantine ait réduit ce chapitre à 61 267 F (soit 7 % de son budget ordinaire) alors que, 7 ans plus tôt, le socialiste Gustave Rouanet dénonçait 303 000 F de dépenses « rien que pour le personnel ». De même est-il possible que la municipalité de Cherchel n’y consacre plus que 7 165 F (6 %) avec 46 092 F de dépenses administratives en 1894 (plus de 50 %)? Considérons donc plutôt ces statistiques de 1907 comme minimales. Elles nous paraissent encore élevées, avec une moyenne de 12 %, assez représentative d’après cette source. 58 communes sur 268 y consacrent plus de 15 % de leurs dépenses ordinaires ; le maximum enregistré est de 31 % à LavarandeLa comparaison avec la métropole est malaisée, tant l’étude des budgets communaux reste « un terrain à défricher ». Cependant, la voirie, l’hygiène ou l’assistance sont les seuls secteurs atteignant de tels niveaux de dépenses à cette époque, emprunts mis à part. Entre 1890 et 1920, la voirie est le premier poste budgétaire des villes du Sud-Est, occasionnant 17 % des dépenses ordinaires à Saint-Étienne, 20 % à Lyon, 22 % à Chambéry. L’assistance vient généralement en second, avec 10 % à Annecy, 13 % à Grenoble ou 16 % à Chambéry. Elle dépasse parfois les travaux publics avec l’adoption des premières lois sociales : l’assistance médicale gratuite (1893), l’assistance aux vieillards, infirmes et incurables (1905). C’est le cas pour les municipalités de Rouen ou de Saint- Denis « la Rouge », avant 1914, qui y consacrent entre 20 et 25 % du budget ordinaire. Mais de telles orientations ne se généralisent qu’à partir du milieu des années 1920, avec une meilleure prise en compte du social dans la législation métropolitaine et sous l’impulsion de mairies socialistes toujours plus nombreuses. De même dans l’Hexagone, avant 1914, le nombre des employés municipaux ne croît pas aussi vite que celui des instituteurs ou des postiers (avec leurs homologues féminines). Si l’augmentation des agents communaux est importante à Bordeaux (+ 110 % entre 1872 et 1906), c’est en liaison avec la croissance de cette métropole aux tâches administratives toujours plus complexes. Les effectifs progressent beaucoup moins vite dans les autres villes d’Aquitaine : Agen, Dax, Libourne, Mont-de-Marsan et Villeneuve-sur-Lot (+ 11 % en moyenne). Les communes rurales de France paraissent avoir les mêmes priorités budgétaires, dans le même ordre. En 1912, les élus du village de Plibou (522 habitants dans les Deux-Sèvres) sont surtout soucieux de développer les routes et chemins, en conservant le même petit personnel faiblement rémunéré : 350 F annuels pour le garde-champêtre, 178 F pour le receveur municipal et 150 F pour le secrétaire de mairie. L’historien contemporain Roger Picard estime cet exemple suffisant pour éclairer « l’histoire financière de toutes les autres communes rurales ». La vérification reste à faire même si les agents municipaux ne sont pas plus nombreux dans les communes rurales des Basses-Pyrénées. Le secrétaire de mairie est généralement l’instituteur du village, complétant son maigre traitement avec une indemnité municipale inférieure à 300 F. Le salaire annuel du garde-champêtre dépasse rarement cette somme

1D’ailleurs, toujours prompts à condamner les « prodigalités » municipales dans les années 1900, les économistes libéraux n’épinglent jamais les dépenses de personnel. Paul Leroy-Beaulieu retient plutôt « les grands travaux de viabilité, d’assainissement, d’embellissement même » (1906), en espérant leur fin prochaine ; comme Louis de Goy qui regrette l’obligation « d’appliquer de nouvelles lois sur l’assistance ou celle de parer à la baisse du revenu des biens communaux » (1908). Finalement, le clientélisme municipal ne s’érige en système de gouvernement que dans quelques villes méridionales, restées à l’écart de la révolution industrielle. C’est le moyen de faire face à un chômage structurel, aggravé par l’exode rural et la crise économique des années 1880- 1890. Toulouse, Montpellier ou Avignon sont de bons exemples tant la distribution d’emplois communaux-souvent précaires et mal payés-contribue au maintien des municipalités radicales au tournant des xixe -xxe siècles 53.54 . JO, séance à la Chambre, 07. 02. 1893.

Avant 1914, ces pratiques sont surtout plus généralisées en Algérie, colonie privée d’industrie, soumise à un régime électoral et fiscal très particulier. Les électeurs français sont moins nombreux relativement à la population communale et plus faciles à satisfaire avec les subsides de la métropole et les « impôts arabes ». En 1893, le député du Pas-de-Calais, Charles Jonnart, est bien placé pour comparer. Ancien directeur de cabinet du gouverneur Tirman (1881-1884), ancien directeur du service des Affaires algériennes au ministère de l’Intérieur (1885-1889), rapporteur cette année-là du budget de la colonie, il déplore que « tout cet argent [soit] gaspillé en traitements de toute sorte alloués à une légion d’employés communaux qui […] sont les véritables sauterelles de l’Algérie ». De nombreux exemples viennent conforter cette opinion libérale, à condition de les rapprocher de situations comparables et contemporaines en métropole. La commune de Tlemcen a ainsi le même nombre d’habitants que celle de Roanne en 1895 (30 000 environ). Mais le maire de Tlemcen touche une allocation personnelle conséquente (4 000 F), dont celui de Roanne est légalement privé. Il reçoit surtout du receveur municipal et « en mains propres », s’étonne la Cour des comptes, les indemnités destinées aux adjoints (1 000 F), personnel des bureaux (14 000 F), chefs de quartiers (800 F), « kébirs » (350 F), personnel de l’abattoir (5 300 F), gardes-champêtres (7 830 F), gardiens de cimetière (360 F), personnel supplémentaire de l’instruction publique (2 400 F) et logement des institutrices (12 100 F). Ces gratifications totalisent près de 50 000 F à elles seules, soit 15 % des dépenses ordinaires. En comparaison, la cité industrielle de Roanne dispose de 4 à 5 fois plus de recettes, tirant un meilleur profit de sa situation entre Lyon et Paris et d’excellents équipements de transport : le canal du Centre, un important noud ferroviaire. Parvenus au pouvoir en 1896, les socialistes peuvent doubler les dépenses publiques en quelques années mais pour privilégier toujours l’assistance (17 % des dépenses ordinaires) et la voirie (8 %) au recrutement de personnel : seulement 38 employés communaux sont recensés en 1900 pour une dépense sans doute inférieure à 40 000 F (2 %). Ainsi, les différences d’orientation budgétaire entre ces deux communes s’expliquent surtout par les contrastes économiques et institutionnels de part et d’autre de la Méditerranée. Pour remporter les élections municipales, quelques centaines de voix suffisent à Tlemcen contre quelques milliers à Roanne. En dehors de l’artisanat et du commerce de denrées agricoles, Tlemcen offre peu d’emplois privés, à la fin du xixe siècle, quand l’industrie textile mobilise 10 000 ouvriers à Roanne. La multiplication des emplois publics est donc à la fois plus tentante et moins difficile à justifier dans le Sud-Oranais que dans le Forez où les électeurs, plus nombreux, sont aussi contribuables à part entière.

La singularité de l’emploi communal en Algérie se mesure enfin à la discrimination des attributions et au niveau de rémunération. En 1899, Gustave Rouanet recense 149 employés à Constantine-presque tous citoyens français-pour 48 000 habitants, dont une moitié d’indigènes. Ce n’est pas plus qu’à la mairie de Lorient en 1904 (147 pour 44 000 habitants) ou dans celles d’Agen, Dax, Libourne, Mont-de-Marsan et Villeneuve-sur-Lot en 1906 (280 employés pour 79 000 habitants au total). Mais le personnel constantinois est certainement le seul à se partager 303 000 F de crédits, soit plus de 2 030 F de salaire annuel en moyenne. « C’est un ministère ! », s’écrient des députés du centre en l’apprenant. C’est surtout un bataillon d’agents électoraux dans une ville où, rappelons-le, moins de 3 000 Français se rendent aux urnes à la fin des années 1890. Le même contexte explique la dégradation de la situation financière à Djidjelli : d’excédentaire en 1884 (+ 20 000 F par an sans dette), la ville devient largement déficitaire en 1896 (- 10 000 F par an et 160 000 F d’emprunts nouveaux). Les rentrées fiscales ont pourtant augmenté de 18 000 F par an et la mairie a reçu 84 000 F de subventions sur la période. « Ce résultat désastreux […] provient uniquement d’un gaspillage effréné dans les services communaux », déplore le gouverneur Cambon. L’indemnité de maire a effectivement doublé (de 1 200 à 2 700 F) ; un deuxième puis un troisième poste de secrétaire de mairie ont été créés, là où « un seul suffisait », note l’inspecteur général des finances; les travaux en régie sont devenus systématiques pour procurer « des traitements gracieux ou des bénéfices pour les principaux agents électoraux » ; enfin, les chantiers ont été remplis d’individus « qui n’étaient ni maçons, ni terrassiers, mais […] des électeurs». Les petites villes ou villages de la colonie, chefs-lieux de communes souvent vastes et peuplées, offrent des exemples similaires. À Boufarik en 1890 (8 000 habitants dont seulement 600 Français inscrits sur les listes), le concierge de la mairie touche 1 000 F, l’employé à l’état civil 1 800 F, le comptable comme le secrétaire de mairie 3 000 F chacun. À Dra-el-Mizan en 1895 (4 000 habitants, 150 Français inscrits), un simple expéditionnaire touche 3 200 F, autant que le secrétaire de mairie. Le garde-champêtre indigène est remplacé par un Français à Morris en 1910 (3 000 habitants, 200 inscrits) pour satisfaire « un protégé du maire ». Le traitement de cet employé passe aussitôt de 720 à 1 450 F. Assurément, on est loin des niveaux de rémunération pratiqués, à la même époque, dans les communes rurales de France. .Les filières d’immigration ajoutent leurs effets à la faiblesse du peuplement français. Elles facilitent le passage du favoritisme au népotisme. En effet, les regroupements par familles et par région d’origine résultent autant de l’incitation publique que de réseaux privés. L’État encourage le peuplement colonial sur cette base dès les années 1840 et plus encore dans les années 1870-1880 Favoriser son clan ou sa famille dans la distribution d’emplois publics est aussi une pratique connue dans les villages de Corse ou d’Italie du Sud dont sont originaires, précisément, une part croissante des Français d’Algérie avant 1914. Les carences singulières du contrôle et l’importance des concessions de pouvoir, dans les années 1880, lui donnent plus de poids encore. En 1890, le secrétaire de mairie de Grarem peut ainsi se plaindre des tentatives d’intimidation d’un ancien élu du village qui commande une bande de 28 Corses « tous cousins et alliés ». Le maire et sa femme auraient essuyé des coups de feu, des conseillers de la majorité seraient menacés de mort et pressés de démissionner. Entre 1889 et 1896, le père Susini est maire d’Aïn-Tinn, une commune de 4 300 habitants dont seulement 200 Européens et moins de 80 électeurs français. Son fils siège au conseil à ses côtés, en toute légalité, car c’est la population européenne qui est prise en compte dans la colonie pour fixer le seuil des incompatibilités électorales. L’une de ses filles tient le bureau télégraphique et le petit-fils, âgé de 12 ans seulement en 1895, est officiellement secrétaire de mairie avec 1 200 F de traitement annuel. Rien de strictement illégal, là non plus ; le maire connaît ses droits et cite l’article 88 de la loi municipale qui définit ses pouvoirs de nomination, les mêmes qu’en France, sans préciser de limite d’âge… La tutelle préfectorale fait évidemment défaut pour annuler une telle délibération. Après enquête, un conseiller de préfecture est obligé de reconnaître que « toute cette famille était […] soignée au point de vue médical, meublée, chauffée et en partie logée aux frais de la commune».

15Les distributions d’emplois publics façonnent ainsi les clientèles autant qu’elles les révèlent. Au sein d’un corps électoral étriqué, des réseaux d’amitié et de parenté renforcent la mainmise sur le pouvoir local et verrouillent le système. Dans ces conditions, toute distribution de ressources par l’État, qui plus est colonial, peut difficilement viser l’intérêt général. Les contextes de crise ou d’urgence ne changent aucunement la donne.Par secours, nous entendons les prêts ou distributions d’argent, de semences, de bons de pain ou de viande, d’emplois sur les chantiers de charité. Ils sont censés soulager la misère et la faim, aider les victimes d’insurrections ou de calamités naturelles. La comparaison des deux côtés de la Méditerranée pâtit des lacunes de la statistique, du contraste des situations régionales ou locales et de la distinction à introduire entre secours réguliers et conjoncturels. Néanmoins, une première mesure portant sur les secours réguliers des collectivités territoriales donne des indications.Les départements d’Algérie, riches des « impôts arabes » mais surtout préoccupés par le chantier colonial, attribuent de faibles moyens aux enfants assistés, aux aliénés et à l’assistance publique : 20 centimes en moyenne par habitant en 1911, c’est-à-dire pas plus qu’en 1895 et surtout 10 fois moins que la moyenne des départements de France en 1901. Les préoccupations politiques amplifient le volume des aides en direction de la seule minorité d’électeurs ou d’auxiliaires. Ainsi, à la préfecture d’Oran en 1892, 75 000 F de secours départementaux sont versés aux colons indigents de l’arrondissement sans le moindre émargement. « Il n’est guère vraisemblable, estime la Cour des comptes, que les parties prenantes soient toutes illettrées. » Le préfet se justifie en précisant que « la délivrance des secours se fait de cette manière depuis plus de 20 ans », qu’il lui arrive de confier ces sommes « à des tiers, tels que conseillers généraux, fonctionnaires et autres notabilités qui se chargent de les remettre aux intéressés : pauvres, honteux ou malades ». Ces facilités s’ajoutent au régime discriminatoire qui dispense souvent de toute dissimulation dans la distribution. Ainsi, dans sa séance du 8 novembre 1913, le conseil général d’Alger consent officiellement 175 100 F de subventions, secours, bourses et trousseaux à 105 institutions et 287 particuliers dont seulement six sont indigènes (se partageant 8 000 F)Les communes d’Algérie versent davantage pour les secours publics et les établissements de bienfaisance : quelque 70 centimes par habitant en 1884, soit 20 de plus que la moyenne des communes métropolitaines en 1877. Mais ce montant masque une forte disparité dans la colonie : les communes de plein exercice, où se concentrent les Européens, sont beaucoup plus généreuses (1,60 F par habitant) que les communes mixtes ou indigènes réunissant 72 % de la population, presque exclusivement autochtone (14 centimes par habitant). Les statistiques manquent pour suivre l’évolution des dépenses communales en métropole avant 1914. On sait qu’elles augmentent globalement en matière de secours sous l’impulsion des nouvelles lois sociales et d’une sensibilité croissante des municipalités. Le statisticien Victor Turquan évalue à 10 centimes par habitant en moyenne le coût supplémentaire pour elles de l’assistance médicale gratuite (1893). Celles d’Algérie suivent cette progression modérée des dépenses d’assistance qui atteignent 75 centimes par habitant en 1911. Mais le fossé s’est encore élargi entre les communes de plein exercice (1,91 F par habitant) et les autres (28 centimes) regroupant toujours 71 % de la population, globalement la plus pauvre.

Les distributions d’argent ou de semences obéissent à la même logique ethnique et clientéliste, aggravée en Algérie par l’étroitesse du corps électoral. Car si ces dons ou ces prêts émanent généralement de l’État, des départements ou des bureaux communaux de bienfaisance, ce sont toujours les administrateurs ou les élus locaux qui supervisent la distribution. Le maire de Djidjelli, également conseiller général, a ainsi de grandes facilités pour entretenir sa clientèle entre 1885 et 1896 : « Les secours pour le mildiou ont été attribués à des personnes qui ne possédaient pas de vignes, ceux pour la colonisation à d’autres qu’à des colons, ceux pour assistance à des personnes non indigentes ». Quant aux bons du bureau de bienfaisance, précise l’inspecteur général des finances, ils l’étaient « à des personnes mortes depuis longtemps». Le maire de Rouffach s’octroie de même avec quelques-uns de ses conseillers (tous propriétaires aisés) l’indemnisation destinée aux victimes de la grêle, malgré « la situation précaire et lamentable dans laquelle se trouvaient quelques colons et plus particulièrement les indigènes ». L’adjoint au maire de Kherba intercepte à la gare 135 quintaux de semences destinés aux victimes de la sécheresse dans la commune mixte des Braz (1896), laquelle compte 25 000 habitants « presque tous indigènes et misérables ». Il les redistribue à sa clientèle électorale « parmi lesquels 7 seulement peuvent être réputés nécessiteux ». L’État accorde encore 3 000 F à la commune de Ténès (1898), chargeant le maire de les convertir en prêts de semences (sans intérêt) pour soulager la misère des fellahs. Mais l’élu français préfère en gratifier ses auxiliaires, « indigènes riches » : le caïd, le garde-champêtre, les cheikhs, certains commerçants « qui n’ont rien de commun avec l’agriculture»

La rémunération des clientèles cède parfois le pas à l’enrichissement personnel. Le maire de Stora profite d’un conseil municipal dégarni en 1891 pour s’approprier 10 500 des 15 000 F d’aide départementale contre le mildiou. En février 1893, « au moment où la souffrance des indigènes était grande », le maire d’Aïn-Temouchent s’attribue aussi l’aide publique (environ 500 F), comme le maire de Bordj-bou-Arréridj en 1895, l’adjoint français de Bordj-R’dir (commune mixte de Maadid) en 1897, le maire d’Inkermann la même année ou celui de Guettarel-Aïch en 1899. À Biskra, les 2 000 F de secours sont bien distribués en orge aux miséreux mais plusieurs mois après les avoir reçus. La transaction s’effectue alors au prix fort, à la veille des moissons, au profit de l’adjoint au maire.

Colonie de peuplement européen, l’Algérie se distingue ainsi par l’importance des ressources soumises à distribution publique : en marchés, terres, emplois ou secours. Les carences singulières du contrôle et l’étroitesse du corps électoral favorisent le caractère clientéliste des distributions qui prennent des formes licites ou illicites. L’appétit des patrons et de leurs clients s’aiguise, dans le dernier tiers du XIXe siècle, car la valeur des distributions augmente, tout comme les prérogatives d’une poignée d’élus. De quoi générer un encadrement original de la société coloniale.

La confusion des hiérarchies sociale et administrativePour se faire une place dans la société coloniale, l’exercice de fonctions étatiques est un moyen privilégié. Les maires, conseillers généraux ou parlementaires l’emportent souvent sur les fonctionnaires de métier ou les agents subalternes par leurs attributions et la légitimité tirée d’une élection, même peu démocratique. Cependant chaque groupe connaît des hiérarchies internes ; chaque individu dispose d’un capital social, familial ou relationnel, d’un savoir-faire propre. Une clientèle peut donc s’affranchir du cadre institutionnel, dans une certaine mesure, et obliger le patron à devenir « le dépendant de ses “dépendants”Alors que les « scandales algériens » font la une dans les années 1890, le républicain modéré Albin Rozet dresse le portrait-type du maire « détestable » dans la colonie, débarqué après avoir « perdu sa fortune dans les magnaneries ou […] ruiné par le phylloxéra […] [sans] jamais avoir entendu parler d’un musulman. Ce jugement trahit les représentations bourgeoises de l’époque qui suspectent les fortunes trop rapides, s’effraient de la violence supposée des classes populaires et cautionnent la seule domination paternaliste. Il nous appartient donc de le vérifier : les fonctions électives servent-elles en Algérie de tremplin social ? Et, si oui, de quelle manière ?Le principe de gratuité des fonctions de maire est posé dès 1789 en France, sans cesse réaffirmé jusque dans la loi de décentralisation du 5 avril 1884 (art. 74) : seuls les frais de fonctionnement peuvent être remboursés ; ceux de représentation, inscrits au budget avec l’accord préfectoral, ne concernent que les grandes villes. Les législateurs monarchistes, bonapartistes ou républicains du XIXe siècle entendent ainsi réserver l’écharpe aux notables. Aussi les socialistes sont-ils les seuls à réclamer des indemnités, à partir de 1891, accordées seulement par le régime de Vichy (1942). Mais, dès 1866, un décret permet aux conseils municipaux d’Algérie de voter ces indemnités, à condition qu’elles soient approuvées par le gouverneur. Un tel privilège est alors justifié par la taille singulière des communes et les difficultés de transport, par la crainte initiale de ne pas trouver suffisamment de candidats. Émile Larcher juge cependant le maintien des indemnités « difficilement justifiable [en 1911] ; d’autant plus que certains maires se sont parfois fait allouer de véritables traitements, hors de proportion avec la charge municipale et avec les ressources du budget communal ». Vérifions-le plus précisément. Un registre du GGA indique le montant de ces allocations en 1894 dans 229 communes de plein exercice sur 251. Nous réduisons l’échantillon à 220 parmi celles également documentées en 1907 Bien que le nombre de ces communes soit passé entre-temps à 268, cela donne une idée assez précise du montant et de l’évolution des indemnités de maires à cette époque :

Si cette rémunération participe à la ruée vers le politique, elle ne saurait suffire à l’expliquer. L’enrichissement fréquent des élus d’Algérie-et pas seulement des maires-puise sa source principale ailleurs. À la différence des fonctionnaires de carrière, relevant des ministères, il n’existe pas de dossiers personnels réguliers pour les élus locaux ; ce qui ne facilite pas l’étude des patrimoines et de leur évolution. Commençons alors par les registres quasi complets des conseillers municipaux du département d’Oran, au lendemain des élections de 1896 et de 1912. Ces listes préfectorales sont uniques en leur genre puisqu’elles donnent l’ancrage socioprofessionnel des élus dans 81 communes de plein exercice sur 82 en 1896, dans 89 sur 90 en 1912101. Ces informations sont regroupées dans le tableau ci-dessous, en ayant bien conscience des limites de la démarche.

Trois constats semblent s’imposer à la première lecture : a) la sur-représentation des propriétaires rentiers et des exploitants agricoles (dont certains également propriétaires) qui totalisent entre 72 % et 87 % des effectifs, selon les catégories de conseillers et la date retenues ; b) le renforcement de la première place des propriétaires rentiers entre 1896 et 1912, passant de 46 à 51 % des conseillers français, de 44 à 65 % des conseillers au titre indigène et de 53 à 66 % des maires et des adjoints ; c) les exploitants agricoles conservent de loin la seconde place mais leur proportion diminue sur la même période : de 26 à 22 % des conseillers français, de 44 à 21 % des conseillers au titre indigène et de 24 à 17 % des maires et des adjoints.

L’interprétation de telles données reste complexe. Quelle est d’abord la fiabilité de la source ? Le préposé au registre recopie sans doute les déclarations des intéressés. Or la qualité de propriétaire ou de fermier est la principale condition d’éligibilité des conseillers municipaux indigènes après 1884. Cela suffit à expliquer leur plus grand nombre mais pourrait aussi inciter les intéressés à privilégier cette façon de se présenter. De même les élus français peuvent avoir intérêt à se dire « cultivateurs » dans l’espoir d’obtenir une concession de l’État ou pour satisfaire les contrôleurs avant l’obtention définitive du titre de propriété. Les cas d’inéligibilité visant les fonctionnaires, employés communaux ou adjudicataires de services publics motivent encore des déclarations fausses ou tronquées, spécialement en Algérie où leur présence dans le corps électoral est nettement plus forte qu’en métropole. Le Conseil d’État multiplie ainsi les annulations d’élections : d’architectes voyers à Blad-Guitoun (1885) ou à Aïn-Beida (1898), du garde-champêtre indigène de Tipaza (1888), des gérants de la fourrière publique à Duvivier, Lamoricière, Oued-Seguin, Bizot ou Duvivier (1885-1908). Combien de cas semblables sont traités par les seuls conseils de préfecture ou passent entre les mailles de la justice administrative ? De plus, une indication sommaire sur un registre ne rend pas suffisamment compte de la pluriactivité chez bon nombre d’élus de la colonie. Adolphe Dasnières, maire de Djidjelli en 1885, est propriétaire d’une concession de 160 ha près du village de Strasbourg ; il est aussi agent d’affaires et représentant de compagnie maritime. En 1899, le maire de Ténès est également prêteur d’argent, marchand de grains et exploitant agricole « par l’intermédiaire du caïd et des cheikhs sous ses ordres ». Mais cette pluriactivité ne nuit nullement à l’intérêt des élus pour la terre ; elle l’accroît, au contraire.

La sur-représentation des propriétaires et exploitants agricoles (tab. 1) pourrait aussi traduire une réalité plus régionale que coloniale. Le département d’Oran réunit la plus forte concentration d’Européens vivant de l’agriculture : ils sont près de 100 000 en 1904 (soit 43 % des Européens du département) contre 64 000 (29 %) et 35 000 (29 %) dans ceux d’Alger et de Constantine. En 1917, ils y ont acquis 2,5 fois plus de terres que les Européens du département d’Alger (962 000 ha contre 391 000 ha), sans atteindre toutefois le chiffre du département de Constantine (965 000 ha). Cette dernière indication est précieuse : même si les Français et leurs élus résident majoritairement en ville, leurs intérêts continuent de les relier étroitement aux campagnes. Ainsi, les 149 maires et adjoints du département de Constantine présentent en 1892 un profil assez proche de ceux du département d’Oran : 78 propriétaires rentiers, 30 exploitants agricoles, 15 professions libérales, 10 marchands, 9 employés, 5 artisans et 2 entrepreneurs. Les historiens Jacques Bouveresse et Pierre-Louis Montoy font le même constat à propos des maires des seules villes du département sur une période plus longue (1884-1941) : « Aucun ouvrier ; les employés, les fonctionnaires en retraite se comptent sur les doigts d’une main. En revanche, les propriétaires fonciers et les exploitants agricoles sont légion. Également bien représentés, les membres des professions libérales possèdent souvent, tout comme les entrepreneurs et les commerçants, des intérêts à la campagne»

30Les travaux existants sur les conseillers municipaux métropolitains ne permettent pas de comparaison significative à cette époque. En revanche, la sociologie des maires de France est mieux connue à l’échelle régionale ou nationale. Les deux groupes de tête sont alors les mêmes qu’en Algérie mais ils se classent en position inversée : a) La proportion de maires agriculteurs est en effet moitié plus grande en France qu’en Algérie et s’accroît avec l’exode rural, le maintien du nombre de communes et les progrès de l’instruction ; ils sont 37 % en 1866, 46 % en 1913. b) La place des maires propriétaires rentiers est en revanche moitié plus faible bien que la « fin des notables » dépende aussi de l’ampleur des mutations industrielles et politiques à l’échelle locale. Elle est moins rapide dans les petites communes (moins de 2 000 habitants) que dans les moyennes ou dans les grandes : 30 % des maires métropolitains sont ainsi propriétaires rentiers en 1866, 19 % seulement en 1913. c) Les marchands et les patrons de l’industrie les remplacent partiellement, à un niveau inconnu en Algérie : 19 % en 1866 et 23 % en 1913 Le colonat paraît encore plus puissant chez les conseillers généraux d’Algérie, bien que les informations les concernant soient tout aussi brèves, lacunaires et éparses, pour les mêmes raisons que précédemment. Les propriétaires rentiers y côtoient des négociants, avocats ou médecins, lesquels possèdent aussi des propriétés agricoles-souvent de bon rapport-confiées à des fermiers, gérants ou associés. Par exemple, au moment de son élection départementale en 1883, Léon Rouyer est à la fois publiciste, courtier en grains, assureur et représentant à Guelma de l’entreprise Zuretti, chargée de construire le chemin de fer jusqu’à Bône. Il est aussi propriétaire d’une concession de 70 hectares de « terres excellentes » à Rus-el-Akba, affermée à une famille de colons. La même année, il achète pour 20 000 F de jardins et terrains de construction (« une des plus mauvaises affaires que j’ai faites dans ma vie ») et devient gérant des bains de Hammam-Meskhoutine où il fait planter des vignes. Il se lie bientôt d’amitié avec le colonel Corps, conseiller général d’Aïn-Beida, pratiquant sur son domaine de La Meskiana « l’élevage du bétail […] sur une grande échelle ». Vers 1895, Charles Bourlier, maire de Saint-Pierre-Saint-Paul, est conseiller général de l’Oued-Fodda et député d’Alger. Cet ancien médecin militaire possède un appartement rue d’Isly (en plein centre d’Alger), une concession de 25 hectares sur le plateau de Réghaïa (en vignes), une plantation de chênes-lièges, d’oliviers et de figuiers à Bou-Zezga et près de 3 000 hectares couverts d’alfa sur les hauts plateaux du Sersou. Entre 1874 et 1903, il « passa une partie de sa vie à racheter des parcelles aux propriétaires locaux, dont les biens étaient dans l’indivision […] négociations pour lesquelles il avait des intermédiaires». Ces domaines de plusieurs centaines voire milliers d’hectares n’ont rien d’exceptionnel dans le patrimoine des conseillers généraux. On les retrouve aussi souvent dans celui des maires citadins du département de Constantine, lesquels ne siègent pas tous au conseil général. La singularité de tels profils est certaine, bien que les études fassent défaut sur les conseillers généraux de France à la même époque. Les professions libérales et les hommes d’affaires sont plus nombreux à siéger en 1870 (76 %), comme c’était déjà le cas 30 ans plus tôt. Dans le département des Bouches-du- Rhône, qui comprend un grand port de commerce (Marseille) et une juridiction d’appel (Aix-en-Provence), ils sont 19 sur 26 élus en 1879, encore 19 sur 36 en 1913, alors que les propriétaires ne conservent que 4 sièges en 1879 et 3 en 1913. Ces derniers défendent sans doute mieux leurs positions dans les départements ruraux et conservateurs de l’ouest sur la même période. Néanmoins, la terre occupe une place singulière dans l’activité et le patrimoine des élus d’Algérie, tant au niveau départemental que municipal. En effet, l’acquisition ou l’échange spéculatif de biens fonciers constitue la grande affaire dans une colonie de peuplement privée de développement industriel. C’est aussi le marqueur le plus sûr de la réussite sociale. La politique de concessions foncières, relancée en 1871 au profit des « Français d’origine européenne », favorise cette évolution. De même la loi Warnier de 1873, en s’attaquant à l’indivision autochtone, dynamise ce secteur d’investissement, le seul rentable dans la colonie. Près de 2 électeurs français sur 3 sont ainsi propriétaires fonciers en 1904 ; près d’un sur 2 exploite directement la terre comme fermier, métayer ou ouvrier agricole. Ajoutons que les communes de plein exercice sont majoritairement rurales, ce qui renforce encore la présence des colons (des propriétaires rentiers surtout) dans les conseils municipaux et généraux. Leur sur-représentation amplifie donc une réalité sociale des Français d’Algérie avant 1914.Quels moyens utilisent-ils cependant pour se constituer de tels patrimoines entre 1880 et 1914 ? La documentation administrative ou judiciaire s’attarde évidemment sur des cas d’élus ayant abusé de leurs fonctions pour s’enrichir. Ces cas sont cependant nombreux à l’échelle de la colonie. « Les adjoints et conseillers municipaux indigènes, souligne un conseiller de préfecture en 1900, connaissent tout le prix qui s’attache à l’exercice des fonctions étatiques […] [et ils] sont encore plus passionnés que leurs collègues français dans le choix des moyens qui doivent leur permettre de conserver, aux prochaines élections, leur situation actuelle. » Ce sont néanmoins des maires français qui offrent les exemples les plus spectaculaires d’ascension sociale dans le dernier tiers du XIXe siècle. Celui de L’Hillil se retrouve en 1894 « à la tête d’une fortune relativement considérable […] alors qu’il y a peu d’années, souligne le gouverneur, il ne possédait rien ». Le maire de Saoula, ancien « ouvrier défonceur », débarque en Algérie à la fin des années 1870, tire profit de son mandat pour acquérir des propriétés, évaluées à quelque 100 000 F en 1898. Né à Carcassonne en 1856 de père et de mère inconnus, Éloi Sapor est accueilli dans « une pauvre famille des environs d’Alger » où il devient garçon-boucher. Sa violence physique, la protection d’un sénateur et les pouvoirs répressifs conférés à cet élu d’Aumale lui permettent d’extorquer au moins 230 000 F entre 1881 et 1892.

Mais le plus talentueux dans ce contexte social et institutionnel particulier est sans conteste Jérôme Bertagna (1843-1903). Né à Alger, il est le fils aîné d’un boulanger sarde d’origine niçoise, installé dans la colonie au début de la conquête et devenu citoyen français en 1860. Après une « assez forte instruction primaire », le jeune Bertagna débute comme piqueur des Ponts et des Chaussées, une profession qu’il abandonne rapidement pour celle, plus lucrative, de négociant en produits agricoles. Sa fortune n’est pas encore bien assise au moment de son élection comme adjoint au maire de Bône (1871), auquel il succède en 1888 jusqu’à sa mort (1903). Parallèlement, après 1881, il siège au conseil général de Constantine et préside l’assemblée départementale à plusieurs reprises. Un autre élu, Émile Morinaud, l’observe de près à cette époque ; sa dénonciation du patron de Bône est plus celle d’un concurrent que d’un opposant, bientôt celle d’un imitateur à la mairie de Constantine :

La collusion d’intérêts et la crainte que Bertagna inspire aux fonctionnaires de carrière sont en effet constantes à partir des années 1880. En 1893, le service préfectoral des Mines l’informe discrètement de la richesse des gisements de phosphates découverts. Cet élu influent impose alors à l’administrateur de Morsott et au préfet l’obtention d’une concession de 2 500 hectares à son nom. Sûr de son fait et de l’impunité, il cède ses droits aux futurs exploitants un mois avant la régularisation de l’opération, s’engageant auprès d’eux et par écrit « à hâter [la décision administrative] de tous ses efforts133 ». Celle-ci intervient en effet à la suite de ses démarches et l’entreprise Jacobsen peut rétribuer généreusement le trafic d’influence : 3 F par tonne sur les 10 000 premières extraites, 2 F sur les 20 000 suivantes, 1,50 F jusqu’à 50 000 tonnes et un franc au-delà. La production atteignant 235 000 tonnes en 1896-1897, le maire de Bône empoche 300 000 F au cours des 2 premières années d’exploitation134. Avec son frère Dominique, conseiller général de Randon et complice en affaires, l’entreprise Bertagna prospère dans les années 1880-1890. C’est à la fois une maison de commerce, une agence de crédit et le siège d’un grand domaine viticole, en relation avec le port de Bône dont le maire supervise personnellement l’agrandissement.

Sans doute existe-t-il aussi, en métropole, des élus profitant de leurs fonctions pour s’enrichir. La période d’industrialisation favorise même ces liens nouveaux et étroits entre le personnel politique et le monde des affaires. Mais les maires ont généralement la cinquantaine, à la fin du XIXe siècle, et la tendance est encore au vieillissement. Leurs fonctions gratuites réclament déjà une certaine aisance et une disponibilité croissante que des retraités ou des actifs, suffisamment épaulés dans leur profession, sont bien souvent les seuls à pouvoir remplir. Enracinés localement, ces notables ont donc généralement leur patrimoine constitué. En exerçant cette fonction « longtemps peu recherchée », mais légitimée par le suffrage universel après 1882, ils recherchent plutôt la considération de leurs concitoyens. Assurément, les mandats locaux ne jouent pas le même rôle en Algérie dans la mobilité sociale des individus. La singularité coloniale gît dans la nature du pouvoir conféré par l’élection, mode privilégié d’ascension sociale. Le système politique importé, libéral et répressif à la fois, profite à une poignée d’éligibles, souvent marqués par l’expérience ou la mémoire de l’immigration économique. Ils ont peu de comptes à rendre à la masse des administrés, non-électeurs, alors que les distributions de terres, marchés, emplois ou secours relèvent de leur compétence. S’il en est besoin, la faiblesse du contrôle accroît la tentation d’abuser.

Le personnel préfectoral tombe facilement sous la coupe des élus patrons, bien qu’officiellement chargé de les contrôler. Rappelons que les fonctionnaires n’ont pas de statut avant 1946, en Algérie comme en métropole. Quelques garanties concernent seulement l’avancement et la discipline, mais d’après des textes changeants et aléatoires dans leur application. Héritier de régimes monarchiques, l’État républicain exige d’abord de ses agents des marques de loyalisme ; ce qui les prive du droit syndical et encourage le clientélisme politique pour les nominations. La recommandation d’élus est donc décisive au tournant des XIXe-XXe siècles des deux côtés de la Méditerranée ; elle est même la tâche matinale, écrasante et banale de tous les parlementaires : le sous-secrétariat des Postes recense 105 000 lettres de ce type pour la seule année 1907. Cette pratique commune est cependant exacerbée dans la colonie. Le démontrer de façon rigoureuse oblige à se concentrer sur un groupe restreint : les 182 agents ayant rempli 257 affectations de préfets, sous-préfets, secrétaires généraux ou conseillers de préfecture de 1877, date de l’épuration républicaine du corps, jusqu’à 1914. Nous avons déjà souligné les manquements de ce personnel dans l’attribution des marchés publics, les autorisations d’emprunts ou la distribution des concessions foncières. Audelà des défaillances individuelles, quels facteurs structurels sont susceptibles d’amoindrir la qualité du corps ou d’accentuer sa dépendance en situation coloniale ?

L’épuration du corps en métropole (1877) n’a pas d’équivalent dans la colonie où le personnel est déjà en communion d’idées avec le milieu politique local depuis la condamnation du régime militaire (1870-1871). Les années 1879-1883 sont en revanche plus mouvementées, ce qui contraste à nouveau avec la situation hexagonale où, à partir de 1878, le personnel préfectoral est « particulièrement stable ». Les trois préfets d’Algérie sont remplacés en mars 1879, un secrétaire général et la moitié des sous-préfets en juillet ; à nouveau les 3 préfets en mars 1881 et un tiers des sous-préfets en décembre ; encore 10 sous-préfets sur 13 au cours de l’année 1883. Les raisons de cette instabilité n’ont rien d’idéologique. Dès son arrivée en 1879, le gouverneur Albert Grévy recourt au clientélisme dans le choix des fonctionnaires. Si la pratique est généralisée en métropole, elle devient caricaturale en Algérie. « Monsieur Frère » cumule en effet la fonction de gouverneur avec un siège de sénateur inamovible, charges prestigieuses et rémunératrices (119 000 F annuels) qu’il doit à son frère aîné Jules Grévy, président de la République (1879-1889). Avant même cette double nomination, « on le considère » jusque dans les rangs républicains « comme nul ou, tout au moins, très insuffisant». Avec un autre frère sénateur, Paul Grévy, et le gendre du président de la République, Daniel Wilson, député d’Indre-et-Loire et sous-secrétaire d’État aux Finances (1879- 1881), se met en place une « véritable entreprise de synergie entre pouvoir central et intérêts privés». L’Algérie et la Tunisie deviennent un terrain d’investissements privilégié pour la bande qui reçoit sur place le concours des députés d’Oran et de Constantine, Étienne et Thomson, amis personnels de Wilson. Dans un tel contexte relationnel et affairiste, les valses du personnel préfectoral permettent surtout de placer des fonctionnaires dociles. Parmi les affectations de 1879 à 1883, huit dossiers conservent la trace des recommandations de Wilson, d’Étienne ou de Thomson. Ces fonctionnaires sont nommés dans dix postes différents et pas des moindres : un préfet d’Alger ; deux préfets d’Oran ; un préfet, trois secrétaires généraux et un conseiller de préfecture à Constantine ; deux sous-préfets à Guelma et Médéa.Une fois en place, le système s’accommode d’une certaine stabilité. Mais le gouverneur Cambon (1891-1897) ne se résigne pas à une telle situation. Missionné pour reprendre l’administration en mains, il pousse au renouvellement du corps par étapes, à condition d’être soutenu au ministère face aux patrons de la colonie. Par exemple, il n’obtient pas le déplacement du préfet d’Oran, Henry de Malherbe (1893-1908), pourtant lui-même candidat au départ. Cet ancien sous-préfet de Loches (Indre-et-Loire), protégé de Wilson, est passé à Oran sous la coupe d’Étienne et perd le peu d’indépendance qui lui reste en s’endettant lourdement Le cas n’est pas unique et Cambon implore le président du Conseil et ministre de l’Intérieur, Léon Bourgeois, en 1896 : « Vous connaissez […] quelles sont les difficultés de la tâche que le gouvernement de la République m’a confiée […] combien il est besoin que je puisse compter sur votre confiant appui et sur le concours certain de mes collaborateurs. Les fonctionnaires que je propose à votre choix me présentent cette dernière garantie. » Sous son gouvernorat, trois vagues de mutations touchent donc ce personnel : entre septembre et décembre 1892, janvier et mars 1894, octobre 1895 et mai 1896. Ces 36 mutations au total-quatre préfets, cinq secrétaires généraux, 19 sous-préfets et 8 conseillers de préfecture n’affectent en réalité que 29 agents car certains sont concernés à plusieurs reprises. Le jeu de chaises musicales limite souvent les effets d’un mouvement : sept fonctionnaires sur 29 sont nommés dans d’autres fonctions préfectorales sans quitter la colonie. De plus, huit obtiennent une promotion en Algérie ou en métropole. Finalement, la mutation ne prend le caractère d’une sanction que pour neuf d’entre eux, auxquels on peut ajouter sept départs à la retraite vivement encouragés par Cambon. Les remplaçants sont-ils ces hommes nouveaux ? Parmi les 27 nommés, 16 exerçaient déjà des fonctions administratives dans la colonie ; sept dossiers conservent les recommandations d’un Wilson-du moins avant sa chute dans l’affaire des décorations (1887)-d’un Étienne, d’un Thomson ou d’un autre patron de la colonie : maire d’une grande ville, député ou sénateur. Les mouvements entre 1892 et 1896 aboutissent donc à plus de continuité que de rupture dans le choix et la manière de choisir. Les petites vagues de mutations précédant la Première Guerre mondiale n’y changent rien. Par exemple, les 5 nominations de la fin de 1912-4 sous-préfets et un conseiller de préfecture-ne sont pas pour déplaire aux patrons locaux : le Dr Gérente appelait l’une de ses vœux, « au nom de la majorité radicale du conseil général d’Alger et en sa qualité de président » ; une autre bénéficiait de l’appui de Thomson ; une troisième collectionnait encore les recommandations locales (de Thomson toujours, d’Étienne et du sénateur d’Oran, Saint-Germain).Le parcours des fonctionnaires retenus en Algérie pour la période 1877-1914 ajoute à la singularité du recrutement. Plusieurs profils se dégagent mais les filières de carrière métropolitaine et algérienne sont privilégiées en totalisant 82 % des affectations. Nous qualifions une filière de métropolitaine quand l’affectation en Algérie est accidentelle dans une carrière passée essentiellement en France. Ce séjour dans la colonie est souvent redouté par le fonctionnaire qui souhaite au plus vite son billet retour. Plus d’un tiers du personnel préfectoral correspond à ce profil dont la quasi-totalité des préfets. La filière algérienne, suivie par la moitié du personnel affecté, caractérise des agents recrutés jeunes dans la colonie sans y être forcément nés. D’abord modestes employés de préfecture, ils ont gravi un à un les échelons : chefs de bureau, administrateurs-adjoints puis principaux dans plusieurs communes mixtes. Ils peuplent enfin les conseils de préfecture et les sous-préfectures, couronnement de leur carrière. Cette façon de promouvoir le personnel formé sur place devient rapidement « une tradition ». Les 2 dernières filières, mixte oucoloniale, sont moins représentées : mixte (16 % des cas) si le fonctionnaire combine une longue expérience en Algérie et en France, quel que soit l’ordre des affectations ; beaucoup plus rarement coloniale (1 % des cas) quand l’agent a servi dans d’autres colonies françaises avant son affectation en Algérie. La coupure est donc réelle et persistante entre les fonctionnaires du cru et les métropolitains détachés. Le recrutement souligne aussi le statut particulier des départements d’Algérie au sein de l’empire.Le fossé se creuse si l’on scrute la formation du corps. La filière algérienne fournit du personnel sans diplôme plus souvent que la filière métropolitaine (45 % contre 6 %). Au total, un quart du contingent est privé de grade universitaire (baccalauréat inclus). Avec le temps passé en Algérie, les fonctionnaires du cru sont certes plus nombreux que les métropolitains à parler l’arabe ou le berbère : 24 % contre 3 %. Mais, bien qu’encouragée par des primes, cette compétence reste généralement limitée pour l’ensemble du corps : 82 % des agents en sont totalement privés. En France, au contraire, avec la progression du bilinguisme à la fin du xixe siècle, la plupart de leurs homologues sont en mesure de comprendre leurs administrés ou de se faire comprendre. De plus, leur niveau de formation reste globalement supérieur, à en juger d’après les seules études de droit qui restent le marqueur privilégié, à l’époque, pour ce type de carrière. Dès 1880 dans l’Hexagone, 70 % des simples candidats au poste de conseiller de préfecture les ont achevées, alors que la proportion est de 62 % pour ceux nommés dans la colonie sur l’ensemble de la période 1877-1914. De même 94 % des préfets de France sont diplômés en droit (1876-1918)contre seulement 69 % des préfets d’Algérie (1877-1914).Cependant le savoir juridique ou linguistique reste insuffisant pour mesurer la compétence, l’état d’esprit ou l’indépendance de ces agents. Les notations des supérieurs complètent notre information, à condition de décoder leurs représentations et de les croiser entre elles si possible. Les jugements globalement négatifs caractérisent 42 % des affectations métropolitaines en Algérie. Leurs supérieurs successifs reprochent souvent aux agents détachés : leur inactivité, manque de jugement ou incompétence. Jules Cambon note ainsi sévèrement le préfet d’Alger, Henri Paul (1888-1892) : « Un homme d’un caractère faible, facile, et qui […] n’a pas compris suffisamment que l’heure était venue de délivrer l’administration algérienne des compromissions auxquelles elle était accoutumée165. » Il est vrai que ce gouverneur, ancien préfet de Constantine, réserve souvent ses critiques aux métropolitains qui, par définition, manquent d’expérience coloniale. Mais les évaluations antérieures, réalisées par des préfets de l’Hexagone, confirment généralement son jugement. Par exemple, le sous-préfet Charles Thomas n’a guère réussi en métropole entre 1889 et 1891. Ses « imprudences de langage » et son « indifférence à peu près complète dans l’accomplissement de ses devoirs professionnels » lui ont aliéné la sympathie des élus républicains des Basses-Pyrénées. Une condamnation judiciaire pour dettes auprès d’un conseiller général est à l’origine de son déplacement. Il n’en quitte pas moins un arrondissement de 60 000 habitants et moins de 2 000 km ², pour rejoindre celui de Batna, 2,5 fois plus peuplé et 5 fois plus vaste, englobant le massif de l’Aurès jusqu’aux portes du Saha- ra. Six mois plus tard, le préfet se plaint déjà de lui parce qu’il multiplie les séjours « clandestins» à Constantine, incapable de rester à son poste. « L’envoi de ce fonctionnaire en Algérie, rapporte Cambon au président du Conseil, Émile Loubet, est un des exemples les plus frappants de ce que j’ai eu l’honneur de vous écrire récemment au sujet du choix des fonctionnaires dans la colonie. […] Comment peut-on penser que des agents qui se sont montrés sans autorité sur les paysans de la France en prendront sur les populations indigènes de ce pays, encore à peine conquis ?

Fig. 20 – Le classement des préfectures en France en 1890

Source : Almanach national, op. cit., 1890

Vérifions quels sont les fonctionnaires choisis dans le vivier métropolitain. Le décret du 29 mars 1852 fixe les classes territoriales et les traitements afférents à chaque grade. Cette géographie tient compte du peuplement et du taux d’urbanisation, mais aussi de l’emplacement stratégique des départements et des arrondissements : présence d’un grand port, proximité des frontières. Elle évolue lentement sous la contrainte des mutations démographiques et industrielles ou à la suite de modifications de frontières. Ainsi les classes territoriales ne sont pas remises en cause fondamentalement avant 1907 et reviennent en force dès 1911, une fois réformées. Cette carte administrative est parfaitement connue du corps car elle nourrit ses espoirs et frustrations (cf. fig. 20). Quels sont, en comparaison, les départements où le personnel préfectoral d’Algérie a été le plus souvent affecté, avant ou après son séjour dans la colonie

La confrontation des deux cartes est instructive. Le personnel préfectoral d’Algérie est le plus souvent affecté dans les départements métropolitains les moins cotés pour le traitement et l’avancement. Ces fonctionnaires occupent principalement une diagonale qui court des Alpes à la Bretagne en s’attardant sur le Massif Central et le Poitou. Sauf exception (Rhône), la plupart des préfectures traversées sont de 3e classe ; celles de 1re classe comprises dans la zone comptent peu ou pas d’affectés. Dans cette période d’industrialisation et d’urbanisation du territoire, la carte révèle une France des campagnes isolées dont certaines particulièrement touchées par l’exode rural : Massif Central, Alpes, Pyrénées, Bretagne. Considérées comme plus faciles ou moins prestigieuses à administrer, on les réserve généralement à de jeunes fonctionnaires rêvant d’une promotion rapide ou à de plus âgés enracinés localement. Elles sont aussi dévolues plus qu’ailleurs aux mal notés, sanctionnés et oubliés (car privés de soutien politique). Leur lien étroit avec l’Algérie est alors révélateur. Il est déploré en 1895 par le député socialiste Viviani, originaire de la colonie : « Il arrive trop souvent que le gouvernement choisit en France des fonctionnaires qui ont mérité d’être mis en disgrâce ; il les expédie en Algérie […] une sorte de purgatoire administratif. »Si l’Algérie fait office de placard pour les mauvais, on y enferme aussi de bons fonctionnaires. Gabriel Gélinet commence sa carrière de sous-préfet en Dordogne. Cet ancien militaire est muté en Algérie en 1883 où il demeure 11 ans, occupant successivement les postes de Tizi-Ouzou, Guelma et Bône. À 39 ans, ce fonctionnaire capable ne cache plus son amertume au chef de cabinet du ministre : « Comme on ne laisse pas entrer [les sous-préfets] en France, ils s’usent sur place et sont à la merci du moindre incident politique […] qui oblige le gouvernement à les envoyer, après 20 ans de bons services, de Philippeville à Mascara, ou de Bône à Batna ! Aussi j’en appelle à votre esprit de justice pour faire cesser cet ostracisme qui pèse sur moi et qui décourage les esprits les mieux trempés ». Son billet retour à Vendôme (Loir-et-Cher) lui coûte une classe et 10 années supplémentaires dans les sous-préfectures. Il devient enfin préfet à 49 ans mais de 3e classe dans le Cantal. À ce régime, beaucoup de métropolitains laissent en Algérie leur santé et leur motivation, plus ou moins rapidement. Certes les traitements fixes y sont en moyenne un tiers plus élevés qu’en France. Des indemnités identiques couvrent les frais de logement et d’abonnement, auxquelles il faut ajouter en Algérie un bonus pour frais de tournées et le « quart colonial » pour le personnel détaché. À grade égal, l’écart peut donc être considérable, entre 2 000 et 5 000 F. Mais l’appât du gain reste insuffisant pour accepter l’éloignement, affronter les fièvres et le climat algérien. Plus de la moitié des métropolitains affectés de 1877 à 1914 n’en ont d’ailleurs pas vraiment besoin, disposant d’au moins 2 000 F de rentes en France (un sur cinq seulement est signalé sans fortune ou endetté). L’affectation en Algérie donne surtout un sérieux coup de frein à l’avancement avec une perte de revenus à terme. Pierre Béchet est ainsi sous-préfet de 3e classe à Médéa en 1885 ; il touche 6 000 F de traitement plus 4 000 F d’indemnités diverses (dont une pour entretien de cheval), soit 3 000 ou 4 000 F de plus qu’en France à classe égale ! Pour son retour en France, il espère au moins une sous-préfecture de 2e classe, soit le même traitement mais avec « 1 500 à 2 000 F [d’indemnités] tout au plus ». Il doit se contenter en 1886 d’une 3e classe à Castellane (Basses-Alpes) soit une perte totale de 2 500 à 3 000 F. « [En Algérie] au moins, regrette-t-il, avec de l’ordre et de l’économie, en s’abstenant de mener grand train, un sous-préfet peut bénéficier d’une notable partie de ses indemnités». Cet aveu est intéressant, car il indique le peu d’entrain d’un sous-préfet d’Algérie à dépenser ses indemnités dans des tournées d’inspection.

Aussi, même avec un niveau d’études moindre, le personnel préfectoral formé dans la colonie est mieux apprécié par ses supérieurs : 46 % de jugements globalement positifs contre 39 % pour les métropolitains. Cela peut paraître logique si les postes sont réservés d’un côté aux disgraciés de France, de l’autre aux meilleurs chefs de bureaux et administrateurs de la colonie. Mais alors : 56 jugements négatifs ou partagés pour ces derniers sur un total de 104 affectations (1877-1914), n’est-ce pas beaucoup pour désigner une élite administrative ? Leur expérience algérienne est pourtant mise en avant et valorisée. Le gouverneur Louis Tirman considère en 1886 que tel arrondissement « serait certainement mieux administré s’il avait à sa tête un fonctionnaire ayant fait toute sa carrière dans ce pays et au courant, par conséquent, de sa législation spéciale, des mœurs et coutumes des indigènes et de la politique qu’il convient de tenir avec eux ». En 1893, Jules Cambon propose pareillement la légion d’honneur à « un vieil administrateur [devenu sous-préfet] qui a une connaissance complète des hommes et des choses de l’Algérie». Jusqu’à 1914, on ne recense pourtant parmi eux que trois certifiés de législation algérienne et de droit musulman. Pour devenir sous-préfet, les qualités recherchées sont bien plutôt la capacité à créer des centres de colonisation, à se faire obéir des indigènes et à prévenir tout risque de révolte. On se félicite ainsi au GGA des services de Pierre Godin, sous-préfet de Médéa (1905-1909). Cet ancien chef de la Sûreté d’Alger « a obtenu des résultats très sérieux dans l’application du programme de colonisation [et] a su prendre de l’influence […] sur les indigènes ». Les arrondissements réputés les plus difficiles-par le nombre d’indigènes, leur faible accessibilité et la propension à la révolte-sont réservés à ces anciens administrateurs. C’est le cas à Bougie (arrondissement de plus de 400 000 habitants en 1896), Tizi-Ouzou (380 000), Sétif (250 000), Tlemcen ou Mascara (proches de la frontière marocaine). Habitués aux pouvoirs disciplinaires, ces hommes de terrain supportent difficilement la contradiction et ont parfois du mal à se contenir. Cela transparaît dans les dossiers personnels malgré les euphémismes utilisés : l’un a « besoin d’être surveillé » ; l’autre est « un peu rude de forme » (c’est-à-dire réputé pour maltraiter les indigènes) ; un troisième, « un peu raide et un peu absolu », est comparé dans la presse au « Minotaure ».Ces fonctionnaires sont encore plus dépendants du milieu politique local que les métropolitains détachés. Ils commencent expéditionnaires ou commis de préfecture avec un traitement modeste (500 à 1 500 F) et l’Algérie pour seul horizon de carrière ou presque. Si les postes préfectoraux représentent au moins 10 fois ces revenus de départ, ils se libèrent au compte-gouttes, attribués pour moitié à des métropolitains. Les appuis familiaux et politiques sont donc essentiels pour parvenir dans ce petit monde. André Gary, conseiller de préfecture de 1876 à 1894, « occupe par sa famille et ses relations une excellente situation à Alger où il veut rester». Maximin de Vialar, promu au même poste en 1883, « a encore à apprendre » en 1887 mais il « appartient à une des principales et plus anciennes familles algériennes très connue dans toute la colonie». Les recommandations de députés ou sénateurs d’Algérie doivent s’ajouter à ce capital social pour assurer une promotion. Les conséquences sont évidentes : tel conseiller de préfecture à Constantine (1894-1906) ayant obtenu le poste « grâce à des influences politiques […] n’avait point les qualités requises » ; tel secrétaire général à Alger (1879-1892), ancien conseiller général du département, ne parvient pas à « se débarrasser de ses anciennes connaissances qui pèsent trop souvent sur les affaires qu’il est amené à traiter ». La capacité des fonctionnaires du cru à enquêter est encore compromise par l’âge et l’enracinement dans le poste qui couronne leur carrière. Ces anciens administrateurs vieillissent prématurément, souvent fatigués ou malades à la suite de leurs tournées dans le bled. L’aigreur vient s’ajouter si un métropolitain moins expérimenté et moins méritant à leurs yeux est nommé à leur place. « Comment veut-on que nos administrateurs ne se découragent pas en se voyant préférer les disgraciés de métropole ? », insiste Jules Cambon en 1892. En moyenne, les agents formés dans la colonie n’accèdent qu’à 40 ans au poste de conseiller de préfecture et à 45 ans à celui de sous-préfet. Encore ne quittent-ils l’une ou l’autre de ces affectations qu’à l’entame de la cinquantaine. Assurément, on est loin du conseiller de préfecture de France qui, à la fin du XIXe siècle, débute à moins de 30 ans et considère ce poste comme un tremplin pour parvenir rapidement à une meilleure situation

Le corps préfectoral d’Algérie témoigne ainsi des liens réels mais distendus entre l’Algérie et la métropole avant 1914. L’illustrent la préférence des supérieurs hiérarchiques pour les recrues locales, les mutations-sanctions d’agents métropolitains, les difficultés et l’obsession de ces derniers à rentrer en France. L’emprise des élus locaux sur ce corps, théoriquement chargé de les contrôler, n’en est que plus forte. Mais ces maîtres de la distribution ne peuvent agir seuls dans un contexte plus général de sous-administration. De plus, dans la plupart des communes, l’élément européen est minoritaire, voire totalement absent. Les auxiliaires indigènes demeurent donc partout indispensables.

Les auxiliaires indigènes, interfaces de l’abus

Ils se distinguent de leurs collègues français par leur mode de nomination, leurs attributions et leur rémunération. Retenons les seuls agents municipaux du territoire civil après 1884. La quasi-disparition des commandements militaires et l’effacement consécutif des grandes familles reportent les ambitions locales sur ces fonctions, a priori moins prestigieuses. Le groupe des auxiliaires comprend alors :

  1. Les conseillers municipaux indigènes des communes de plein exercice. L’application de la loi électorale limite leur nombre à environ 900 en 1912, soit moins d’un conseiller municipal sur 7. Ils exercent théoriquement les mêmes pouvoirs délibératifs que leurs pairs français et, comme eux, gratuitement. Mais ils sont privés du droit d’élire le maire et les adjoints français.
  2. Les adjoints indigènes des communes de plein exercice. Dans le bled entre 1884 et 1919, ces agents sont choisis par le préfet sur proposition du maire. Ils peuvent l’être en dehors du conseil municipal (et même de la commune) pour s’occuper plus spécialement d’un douar ou de la population musulmane d’un centre européen. Au nom de l’assimilation, ce titre d’adjoint remplace ceux de caïd ou de cheikh qui sont toujours employés, cependant, car les attributions restent globalement les mêmes : assurer la surveillance et la police indigènes, aider les agents du Trésor dans le recouvrement des « impôts arabes » et-seule tâche nouvelle depuis 1882-informer les officiers d’état civil. Ces fonctions essentielles, sans équivalent en France, sont faiblement rémunérées par les communes. Le GGA leur enjoint même de ne pas dépasser 200 F de salaire annuel. Ce maximum est révisé à la hausse sur décisions préfectorales (1901), mais pour un éventail compris entre 200 et 1 000 F en 1913. Charles-Robert Ageron relève que « certaines communes se mirent […] à plusieurs pour rétribuer un adjoint indigène en versant chacune des sommes dérisoires (40 à 50 F) ». Ces restrictions budgétaires expliquent largement les sous-effectifs : 201 adjoints seulement pour 271 communes en 1913.
  3. Les adjoints indigènes des communes mixtes. Exerçant les mêmes fonctions que les précédents, choisis aussi par le préfet (délégué du gouverneur) sur proposition de l’administrateur, ils ne sont guère plus nombreux : 857 pour 1 015 douars en 1912. Leur rémunération est meilleure, cependant, puisqu’ils sont autorisés à se partager le 1/10e des « impôts arabes » perçus Cette ressource varie chaque année, son rendement diminue dans les années 1900 et son partage est inégal. Néanmoins, le traitement moyen de ces adjoints s’élève encore à 1 250 F en 1912-1913.
  4. Une poignée d’agents subalternes dans les deux types de communes. Ils portent des titres variés pour des missions plus ou moins bien définies : comme employés de cadre français en commune de plein exercice (agent de police en ville ou garde-champêtre dans le bled), collaborateurs du maire ou de l’administrateur (chaouch, khoja), sous les ordres de l’adjoint indigène comme chefs de fraction tribale ou hommes de main (kebir, amin, dhamen,ouakkaf ou cavalier). Maires et administrateurs proposent au préfet les candidats du premier groupe, nomment et révoquent directement les autres employés. La documentation manque sur leurs salaires, laissés à la discrétion des communes, mais ils dépassent rarement les 600 ou 700 F annuels. C’est ce que reçoit un khoja de commune mixte, vers 1880, lequel pouvait toucher le double, 20 ans plus tôt, dans un bureau arabe militaire. Si le chaouchdu maire de Djidjelli touche 720 F en 1896, l’inspecteur des finances s’empresse de condamner le montant qu’il juge excessif.Peu nombreux dans des communes souvent vastes, peuplées de dizaines voire de centaines de milliers d’indigènes, ces auxiliaires occupent une position stratégique entre le pouvoir français et la masse des administrés. Ils échappent en principe au « code » tout en relayant ou pas son application. Ce privilège offre de multiples occasions de compenser leur maigre traitement. D’ailleurs les candidats se bousculent dès qu’une place se libère. L’élargissement de la base sociale des recrutés rend même la compétition particulièrement vive. Un poste de caïd se négo- cie entre 600 et 1 000 F à la mairie d’Inkermann (1874) et les dessous de table persistent dans cette commune, 20 ans plus tard, au profit du nouveau maire et de son fils. Dans les années 1880, le maire d’Aumale touche entre 20 et 1 000 F pour de simples promesses d’emplois (d’agents de police ou d’adjoints indigènes), y compris pour la commune mixte voisine qui échappe légalement à ses propositions. Quant au secrétaire général des Affaires indigènes de Constantine entre 1905 et 1909, il propose celles d’adjoints indigènes au plus offrant (jusqu’à 10 000 F !), quitte à dissimuler au gouverneur les renseignements défavorables sur les candidats

L’appropriation tribale ou familiale de ces emplois n’a donc rien de surprenant, bien que la pratique existât sous les régimes antérieurs, turc et militaire français. Mais l’avènement du régime civil et l’effacement des grandes familles exacerbent la compétition en l’ouvrant à des candidats plus dépendants des clientèles françaises. En effet, Boualem ben Cherifa,bachaga des Djendel, est déjà un homme du passé vers 1880. Son titre, d’origine turque, signifiait le commandement d’une vaste circonscription et l’autorité sur un groupe de caïds ; il est devenu honorifique avec l’extension du territoire civil. Sa grande fortune renvoie à des services rendus aux Français pendant la conquête : 19 domaines couvrant plus de 6 000 hectares, 114 silos de grains et des milliers de têtes de bovins, d’ovins et de chameaux ; la possession de bains, fondouks et cafés maures à Miliana, Blida et Alger ; des capitaux placés ; plus de 60 000 F de pièces d’or, d’armes de collection et de bijoux, dont une paire de pistolets incrustés d’or, offerts par le général Bugeaud, et une bague montée de trois brillants, cadeau de l’empereur Napoléon III. Les nouveaux hommes forts, simples roturiers, sont privés de tels patrimoines mais, protégés du maire ou de l’administrateur, ils sont tentés de profiter plus vite de leurs nouvelles fonctions.

Telle est, par exemple, la situation à Grarem à la fin des années 1890. Les deux adjoints indigènes, Nedjar M’barek et Ahmed Marzili, sont aussi conseillers municipaux. Selon l’inspecteur à la Sûreté posté plusieurs mois sur place, le premier « était peu aisé avant son entrée dans l’administration communale [en 1886] ». L’intéressé confirme : 60 hectares de terres possédés en indivision avec ses frères, vendus 3 100 F en 1894. Depuis, il a pu racheter à des colons deux concessions de 28 hectares, soit 28 000 F au total, payés comptant. Il se justifie en invoquant les bénéfices tirés du commerce des grains et des bestiaux, mais l’inspecteur pointe d’autres ressources moins avouables : « Son métier consiste surtout à faire de l’usure avec les indigènes et, ses malversations aidant, il a pu, en peu de temps, se constituer une petite fortune ». L’autre adjoint, Ahmed Marzili, profite aussi de la protection du maire pour placer son fils, garde-champêtre, et se voir remettre la fourrière publique. La famille s’enrichit alors des petites sommes extorquées aux fellahs, les jours de marché, pour récupérer le bétail saisi. L’administration financière peut donc se plaindre des deux adjoints qui, dans leurs déclarations de 1899, ont omis 40 « charrues », 610 bœufs, 1 266 moutons et 1 194 chèvres, soit 4 000 F soustraits au Trésor. Le khoja de la mairie, Habbachi Si Ahmed, ferait également partie de la bande avec son frère, le second garde-champêtre. Ils ne déclarent que six vaches, deux mulets et deux « charrues » mais l’inspecteur les soupçonne « de tremper la main dans toutes les mauvaises actions commises par [leur] chef Nedjar M’barek ». Le conseiller de préfecture conclut son enquête en devinant les motivations du patron des lieux, le maire Joseph Müller : n’étant plus très sûr de conserver la majorité au conseil municipal, il aurait décidé de « lâcher la bride» à ses deux conseillers indigènes. L’exemple n’a pas valeur de règle et il est difficile d’en évaluer la représentativité. Mais il éclaire la complexité possible dans les rapports clientélistes de cette époque. En position charnière, les auxiliaires indigènes sont à la fois dominés et dominants, révocables et indispensables. La nature et l’importance de leurs abus sont fonction de leurs marges de manouvre, éminemment fluctuantes selon la qualité des individus et le contexte localÉvidemment, le pouvoir français peut aussi s’exercer sans partage, préférer des auxiliaires effacés, faciles à manipuler ou à intéresser. Entre 1884 et 1888, les quatre conseillers indigènes d’Aumale sont pressés par le maire d’approuver de fausses délibérations qui majorent les travaux communaux. Ils reconnaissent devant le juge les avoir toutes signées, « sans savoir ce qu’elles contenaient, puisqu’ils ne pouvaient les lire». À Morsott en 1893, la commission municipale comprend 4 élus français et 6 adjoints indigènes ; elle accorde sans broncher des concessions de phosphates de plusieurs milliers d’hectares car, assurent les enquêteurs, « les indigènes sont dans la main de l’administrateur, auquel ils obéissent aveuglément ». Cela pourrait expliquer que les électeurs musulmans choisissent parfois des citoyens français pour les représenter, ces derniers étant sans doute plus libres de défendre leurs intérêts ou plus efficaces dans l’offre de services. C’est le cas en 1898 dans le département d’Oran où, « sur plus d’un point, constate le préfet, les indigènes ont confié leur représentation […] à des citoyens français catholiques ou même israélites ». Mais le cas n’est pas si fréquent : d’après l’indicateur toujours imparfait des noms de famille, ils sont peut-être 6 sur 186 conseillers au titre indigène en 1896, 4 sur 243 en 1912.Plus souvent, l’adjoint indigène est un membre du douar ou de la tribu locale qui siège en même temps au conseil municipal en commune de plein exercice Cette confiance peut être accordée par les électeurs indigènes ou/et par le maire car, à terme, l’accommodement entre les parties est gage de sécurité partagée : publique, matérielle, dans l’offre de services. Dans le cas contraire, des ennuis réciproques sont à craindre. Ainsi les quatre conseillers indigènes de Carnot décident de voter avec l’opposition municipale en 1901 pour protester contre les exactions d’un caïd, étranger au pays. En 1906, les deux conseillers indigènes de Morris-qui n’ont jamais été choisis comme adjoints-dénoncent la délibération du conseil municipal obligeant les Beni Urjin à louer leurs propres terres à la commune. La subordination des auxiliaires peut donc ménager des parcelles d’autonomie. Leurs qualités personnelles sont déterminantes pour définir le modus vivendi entre Européens et indigènes. Ils peuvent porter la parole de leurs coreligionnaires, au moins partiellement, et servir d’amortisseurs dans la confrontation avec l’État colonial. Ils doivent montrer qu’ils servent les uns sans ignorer tout à fait les autres, savoir profiter de leurs fonctions en conservant le soutien des uns et/ou des autres. C’est pourquoi le préfet d’Oran observe en 1898 que « plus un adjoint indigène est bon serviteur [c’est-à-dire un collaborateur zélé de l’État colonial] moins il a de chances d’être réélu [conseiller municipal] ».Ces élus ou employés ne méritent donc pas tous le surnom de « Beni Oui Oui », attribué un peu facilement dès cette époque. En 1893, le cheikh Hadj Mohammed Bousouf, adjoint indigène de Mila, porte plainte contre le maire. Ce dernier lui doit 3 700 F de couscous, commandé pour célébrer son élection, et l’aurait menacé de révocation s’il ne contribuait pas aux festivités à hauteur de 2 000 F. Cela ressemble fort à une rupture de contrat dans une relation clientéliste où l’auxiliaire a aussi son mot à dire. Dans les années 1890-1900 à Morris, Rabah Kenouni sait également jouer de sa qualité de conseiller municipal. Elle « a empêché, à plusieurs reprises, de le poursuivre pour contravention à l’indigénat», regrette le maire en 1907. En effet, ce chef charismatique des Beni Urjin se sait soutenu par quelques parlementaires attentifs et un avoué à Bône. Il est même craint des colons dont certains siègent à ses côtés au conseil municipal car c’est à lui qu’est remis discrètement l’argent donnant accès aux « communaux » du douar, sous peine de voir disparaître les animaux ou les récoltesCette capacité (toute relative) à servir de contre-pouvoir ou à arrondir les angles avec les autorités françaises a cependant un coût, proportionnel au service demandé. Posté à l’entrée de la mairie, l’adjoint indigène de Guettar-el-Aïch réclame entre 3 et 6 F par immatriculation d’arme en 1885. Les frères Az Dine de Mila – l’un agent de police, les deux autres garde-champêtres – exigent 5 F aux fellahs pour figurer sur la liste des prêts de semences (1893) Mieux vaut également « s’arranger » avec l’ouakkaf de Duquesne pour être exempté de garde (1899), et remettre 1,50 F au khoja de la mairie de Duzerville, à la même date, sur les 6 que coûte un permis de voyage théoriquement gratuit. Des services plus difficiles à obtenir-et éventuellement plus risqués pour l’auxiliaire-font grimper la note : l’adjoint indigène de Grarem exige 40 F à l’un de ses débiteurs pour le rayer de la liste des contribuables en 1899, celui d’Oum-el-Bouaghi 100 F « pour du terrain », l’année suivante, et 200 F pour une sortie de prison finalement non obtenue. De tels abus peuvent profiter aux élus français, ordonnateurs ou simples complices ; c’est encore le meilleur moyen de les faire durer. L’ouakkaf de Mila remet ainsi au maire de la commune tout ou partie de l’argent perçu pour exemptions de garde au début des années 1890.

Ces agissements s’inscrivent dans la longue durée et dans une situation coloniale complexe. Ils ne peuvent être résumés par les notions de résistance ou de collaboration, trop simples et anachroniques. Ces élus ou employés indigènes sont les seuls à pouvoir répondre aux sollicitations des populations et des autorités françaises réunies dans un contexte plus général de sous-administration. Ils façonnent ainsi les modalités d’intégration des clientèles indigènes et, selon l’autonomie attribuée ou conquise, apportent plus ou moins de souplesse aux rapports intercommunautaires. C’est pourquoi les patrons français comme les clients indigènes y sont particulièrement attentifs.

58L’ampleur des ressources soumises à distribution publique donne ainsi le premier rôle aux agents de l’État et tout particulièrement aux élus français. Leur patronage dépend cependant de leur capacité à satisfaire la famille, les amis ou clients, tout en ménageant des relais d’autorité dans la durée. La bonne tenue d’une clientèle s’observe alors les jours de scrutin. Pour conserver un pouvoir aussi lucratif ou, au contraire, s’en emparer, les candidats sont souvent prêts à tout. La situation coloniale facilite encore ce genre de manouvres dans des proportions singulières.

Ces jugements émanent de métropolitains comme le rédacteur en chef duPetit Journal, Ernest Judet, qui déplore en 1895, « en Algérie comme en Corse, l’habitude à tripatouiller les urnes ». N’est-ce pas avant tout la perception d’un septentrional, alimentant les préjugés de ses lecteurs en pleine affaire des phosphates ? Pas seulement. Des fonctionnaires locaux, plus ou moins enracinés dans la colonie, confortent de telles appréciations. Ainsi, la même année, dans un rapport confidentiel, le procureur général d’Alger reconnaît son impuissance à « mettre fin, en Algérie, à des pratiques détestables». Et quand un militaire retraité s’irrite du spectacle à Tebessa en 1908 (une double haie encadre les électeurs indigènes qui sortent d’un magasin pour rejoindre le bureau de vote, « tenant entre deux doigts, bien en évidence, le bulletin de vote et la carte électorale »), le commissaire de police lui répond, étonné de ses remarques, complice ou désabusé : « C’est comme cela que ça se fait les élections. »Les stratagèmes utilisés pour vicier les résultats n’ont certes rien d’original au sud de la Méditerranée. C’est bien plutôt leur récurrence qui frappe. Nous pouvons ainsi classer en trois ensembles les seuls faits avérés de fraude électorale dans la colonie entre 1880 et 1914. Ils touchent tous les types de scrutin, quel que soit le niveau de l’élection, la taille des circonscriptions ou le statut des électeurs (indigènes ou français) :

  1. Le trafic des listes ou des cartes électorales. Il est attesté à Constantine en 1885 (avec des cartes échangées contre des sommes variant entre 2 et 10 F), à Mondovi et Mascara en 1888 (où de nombreuses radiations sont opérées sur les listes indigènes sans prévenir les intéressés), à El-Ouricia en 1889, à Arzew en 1890, à Palikao en 1891 et en 1892 (où des irrégularités sur les listes françaises ont été « commises sciemment et malgré des avertissements formels de ma part », souligne le préfet d’Oran), à Constantine en 1893, à Ghardaïa en 1895, sur l’ensemble du territoire algérien en 1896 (avec 200 à 300 électeurs juifs « non algériens » radiés des listes des départements d’Alger et d’Oran, 1 150 dans la seule ville de Constantine), à Aïn-Tinn en 1896 (« sur 65 électeurs, une vingtaine n’a aucun droit d’y figurer »), à Rouffach, la même année, à Robertville comme à Aumale en 1897, à Bône en 1898, à Duzerville en 1899, à Grarem comme à Saint- Charles ou à Miliana en 1900, à Blida en 1901 (où « un grand nombre d’électeurs ont été inscrits en bloc sans y avoir droit »), à Alger en 1902, au Khroub et à Oued-el-Alleug en 1904, encore à La ruée vers le politique 233 Alger en 1906 (où « beaucoup [de cartes] ne sont parvenues que le lundi, lendemain du vote »), à Staouéli, la même année, à Sétif en 1908, à Alger toujours en 1908 et encore en 1909, ainsi qu’à Bône en 1909 (où « un grand nombre d’électeurs ont été rayés de la liste […] sans en avoir été avisés ») et en 1910.
  2. Des faits de pression ou de corruption d’électeurs. Ils sont démontrés à Constantine et à Bône en 1885 (où, le matin des législatives, une affiche annonce « la décision approuvant le projet d’exécution des travaux du port »), dans le village de Strasbourg en 1888, à Blida et à Rovigo en 1892 (où le conseiller municipal indigène, Mohammed ben Sir, « enlevait [à certains électeurs] les bulletins qu’ils tenaient à la main, les déchirait et les remplaçait ensuite par des bulletins où figuraient son nom et ceux des candidats de sa liste »), au Hamma en 1893, à Ténès en 1894 (où le maire reconnaît avoir touché 150 F pour voter en faveur du sénateur sortant), à Nemours en 1895 (« il est […] certain que des sommes d’argent [de 5 à 20 F] ont été distribuées à des électeurs pauvres […] ; un certain nombre […] en ont fait l’aveu »), à Duvivier en 1896, à Mondovi en 1897, dans le village d’El-Ghomeri (commune mixte de La Mina), aux Beni-Mansour, à Saïda, à Philippeville et à Bône en 1898 (« ces mœurs électorales [des électeurs reconnaissent avoir reçu 5 F] ne sont pas particulières à Bône, c’est entendu ; mais, dans cette ville, tout le monde les pratique »), à Hussein-Dey en 1900, à Ténès en 1902, à Bouïra et Birkhadem en 1904, Staouéli et Bône en 1905 (où « une fête a été donnée par le marabout Ben Kerim à un grand nombre d’électeurs indigènes ; […] un repas leur a été offert ; […] ces électeurs n’ont quitté le marabout que le lendemain, 1 er mai, pour être conduits en groupe au scrutin »), à Oran en 1906, encore à Hussein-Dey en 1908 (où « des distributions de nourriture et de boissons ont été faites gratuitement […] aux frais de la municipalité sortante »), à Bône en 1910, à Tebessa en 1908, 1910, 1912.
  3. Le marquage volontaire des bulletins ou le bourrage des urnes. La pratique se répète à Nemours et Aumale en 1885 (le maire se vante par écrit d’avoir subtilisé 17 bulletins hostiles au sénateur élu), à Oran en 1886, à Er-Rahel en 1890, à Ménerville en 1892, à Ghardaïa en 1895, à Arcole en 1896, à Mekla en 1896 puis à nouveau en 1897 (où le maire, présidant le bureau de vote, accepte des bulletins doubles, c’est-à-dire des petits dissimulés dans de plus grands, pliés en deux), à Stora en 1897 et sans doute aussi en 1898, dans la circonscription de Mostaganem en 1899 (où le sous-préfet appuie la candidature indigène aux délégations financières de Harrag ben Kritly et ordonne aux administrateurs de relayer la consigne auprès des adjoints indigènes « qui devront, afin d’éviter un éparpillement inutile des votes, déposer tous […] un bulletin au nom de ben Kritly », instructions dont le respect doit être vérifié « par la dimension du papier et sa trame […] sans faire connaître qu’une candidature officielle existe »), à Alger en 1900 (avec des « substitutions de votes, votes multiples, votes d’absents ou de morts »), à Sidi-bel-Abbès, la même année (siège de la commune mixte de La Mekerra où 32 bulletins, au nom d’un membre élu de la commission municipale, sont reconnaissables par des traits rouges), à Relizane en 1902, dans le centre de Vialar (commune mixte de Teniet-el-Had), à Aïn-Beida ou Réghaïa en 1904, au Hamma, à Bône et Alger en 1908, à Fort-National en 1909 (où 73 bulletins sont « pliés en forme d’enveloppe ») et à Tizi-Ouzou, la même année (où le premier conseiller général indigène élu obtient 1 128 voix sur 1 142 votants mais avec 1 160 bulletins retrouvés dans l’urne).

Cette litanie interroge l’historien sur les facilités et l’intérêt particuliers à frauder comme à s’en plaindre dans la colonie. Les conditions de la fraude sont effectivement plus favorables en Algérie qu’en métropole, du point de vue institutionnel, social et économique.

Le poids de chaque votant

  • . Calculs réalisés à partir des données de 1902 comprises dans les recensements : la superficie tot (…)

Tab. 2-Les circonscriptions électorales en France et en Algérie

Mettre la main sur le pouvoir local en Algérie signifie, nous l’avons vu, dépenser davantage de recettes qu’en métropole, et cela plus librement et être en mesure de s’enrichir ou d’en faire profiter ses parents, amis ou clients plus facilement. Les motivations et moyens matériels ne manquent donc pas pour tenter les fraudeurs potentiels aux élections. Le cadre institutionnel facilite encore le passage à l’acte. Un premier indice est fourni en comparant les circonscriptions électorales de France et d’Algérie.

Ainsi, des deux côtés de la Méditerranée, les conseillers municipaux français sont élus par un nombre sensiblement égal d’électeurs ; ceux au titre indigène par un second collège réduit d’un quart environ. Mais rappelons que les conseils municipaux d’Algérie ont la responsabilité de communes cinq fois plus peuplées et six fois plus grandes qu’en France. De plus, un siège de conseiller général se conquiert avec 3 fois moins d’électeurs dans la colonie, alors que les circonscriptions sont 4 fois plus peuplées et 30 fois plus étendues que les cantons métropolitains. Un député ou sénateur d’Algérie sollicitent également moins de suffrages que la moyenne métropolitaine (respectivement 25 % et 15 % de moins) pour « représenter » 12 fois plus d’habitants dans des circonscriptions 85 fois plus vastes (avec cependant de grandes disparités entre elles ! Le pouvoir concédé aux élus coloniaux est donc, encore une fois, considérable. Mais ces statistiques globales signifient aussi qu’à population égale, la voix d’un électeur français d’Algérie pèse cinq fois plus que celle d’un métropolitain lors des scrutins municipaux, entre 13 et 15 fois plus aux élections départementales, législatives ou sénatoriales. La voix d’un électeur indigène est également décisive, bien qu’elle ne serve à désigner qu’un quart des conseillers municipaux au maximum. Ainsi la fraude est encouragée dans la colonie, pour l’ensemble des élections, par l’étroitesse du corps électoral, comme elle l’était en France sous le régime censitaire au début du XIXe siècle.

L’ampleur de l’abstention accroît davantage le poids de chaque votant. La comparaison avec la métropole peut porter sur le 1 er tour des élections législatives entre 1885 et 1914, les seules à offrir une telle documentation. Ces scrutins nationaux sont habituellement mieux suivis que les élections locales, sous le régime parlementaire, à une époque où la politisation des électeurs est forte. L’évolution globale de la participation est alors assez proche, des deux côtés de la Méditerranée, mais les électeurs français d’Algérie s’abstiennent davantage dans la durée ; l’écart moyen est de huit points.L’année 1898 fait figure d’exception car la mobilisation est plus forte dans le contexte des troubles antisémites. Cet événement majeur mis à part, l’électorat colonial réunit plusieurs des facteurs d’abstention analysés par Alain Lancelot, mais dans des proportions plus grandes qu’en métropole : a) l’offre politique y est généralement plus réduite, de même que l’incertitude sur l’issue des scrutins ; b) l’Algérie réunit une plus forte proportion de citoyens jeunes, faiblement éduqués, encore marqués par le sentiment d’appartenance minoritaire à l’intérieur du petit groupe de citoyens (notamment les Français d’origine juive, espagnole, italienne) ; c) le climat est également plus pénible qu’en France si le scrutin a lieu l’été avec beaucoup de fonctionnaires prenant leurs congés en métropole ; d) ajoutons le grand isolement des électeurs du bled car, si une majorité de Français vit agglomérée aux chefs-lieux de communes (là précisément où sont ouverts les bureaux de vote), 12 % demeurent à l’écart en 1902 et le taux grimpe à 75 % en commune mixte ;e) l’abstention peut enfin résulter d’une violence politique singulière, arme redoutable sur un électorat restreint. C’est à elle que l’on doit les 77 % et 93 % d’abstention dans deux élections départementales partielles à Alger en 1881 ou l’accès interdit au bureau de vote pour 245 électeurs juifs de Constantine en 1896.L’abstention record et l’étroitesse du corps électoral conjuguent leurs effets. Elles sont extrêmes dans les vastes circonscriptions rurales-communales ou départementales-aux majorités indigènes écrasantes. Les irrégularités de scrutins sont alors récurrentes, mais peuvent aussi s’inscrire dans une période où l’on apprend à voter, avec l’évolution des procédures et un contentieux électoral croissant. En effet, la volonté de frauder n’est pas toujours avérée. Très souvent dans le bled, les bureaux de vote ouvrent trop tard et/ou ferment trop tôt pour permettre à chacun de voter, au regard de la loi, des distances à parcourir ou des moyens de transport. Il en est ainsi à Mercier-Lacombe (1885), Rio-Salado (1888), Mirabeau (1892) ou Youks-les-Bains (1897). Ce genre de difficultés oblige à reporter les élections municipales à Guettar-el-Aïch : du 6 au 27 mai 1900, puis au 9 septembre, encore au 30… Cette commune de 1 700 habitants ne compte que 18 électeurs dont 5 seulement habitent le village Mais la justification est plus difficile à Bouguirat, en 1884, où « la majorité des membres du bureau [s’absentent] pendant la plus grande partie des opérations électorales ».Or l’abstention n’a pas besoin d’être élevée, dans le contexte colonial algérien, pour avoir de lourdes conséquences. Le siège départemental de Boghari est ainsi à pourvoir, le 28 juillet 1895. Cette immense circonscription de 150 000 habitants chevauche les territoires civil et militaire jusqu’à El-Goléa, soit 740 km et 4 jours de voyage plus au sud. Elle n’a donc rien d’un canton métropolitain (cf. tab. 2), surtout avec 488 inscrits et 375 votants ce jour-là. Camille Allan, directeur algérois de La Vigie Algérienne et conseiller général sortant, l’emporte d’un cheveu avec 186 voix sur les 371 bulletins exprimés. Or « il faisait chaud, le procès-verbal le dit ; chacun a ses affaires ; les membres du bureau [de Ghardaïa] quittent la salle les uns après les autres, laissant le secrétaire en tête à tête avec l’urne ». Des 8 voix attribuées ici au vainqueur (0 à son rival), 3 sont le fait de fonctionnaires non-inscrits et 4 ont été télégraphiées depuis un bureau ouvert à El-Goléa sans autorisation. « On n’avait jamais […] voté à ce poste militaire de l’extrême Sud, où demeurent seulement 3 électeurs français, débitants de boissons, inscrits d’ailleurs sur la liste de Ghardaïa », s’insurge le sénateur d’Alger, Paul Gérente, adversaire du conseiller élu. « N’est-il pas […] contraire au sens commun, justifie l’intéressé, d’obliger des électeurs à faire 560 km au milieu du désert (d’El-Goléa à Ghardaïa) pour exercer leurs droits électoraux ? »Ces divers facteurs institutionnels et sociologiques (étroitesse du corps électoral, forte abstention, apprentissage des procédures, isolement) donnent à chaque votant un poids singulier dans la plupart des scrutins municipaux. Bien souvent, le déplacement de quelques voix suffit à changer le résultat d’une élection, toujours plus importante qu’en France au regard de la population administrée. Contentons-nous de lire les arrêts du Conseil d’État qui juge le contentieux électoral en appel. Ceux retenus font référence à des fraudes avérées ou à de simples er- reurs (?) dans le décompte des bulletins. Ainsi, entre 1885 et 1910, un ou plusieurs conseillers municipaux (français ou indigènes) gagnent ou perdent la majorité après déplacement de seulement : 4 voix à Marengo en 1884 (commune de 4 000 habitants à cette date), 2 à l’Oued-Zenati en 1886 (9 600 hab.), une seule à Haussonviller (12 500 hab.) comme à Souk-Ahras (5 000 hab.) la même année, 2 à Bougie en 1888 (10 500 hab.), 3 à Mirabeau (6 300 hab.) et 2 à Ménerville (7 500 hab.) en 1892, 4 à Mekla (8 000 hab.) et 6 à Aumale (5 000 hab.) en 1896, 2 encore à Marengo en 1904 (5 300 hab.) et 38 seulement à Alger en 1909 (150 000 hab.). « Un fait constant se dégage […] de toutes les élections qui ont eu lieu à Relizane depuis 10 ou 12 ans, et notamment depuis 1896, note le préfet d’Oran en 1902 [la commune compte alors 7 400 habitants] : les 2 parties du corps électoral possédant des forces sensiblement égales et le succès ne dépendant que du déplacement de quelques voix, tous les moyens, même illicites, ont, à chaque consultation, été employés […] et il est évident que c’est celui qui préside aux opérations qui dispose de tous les avantages » Les écarts ne sont pas forcément plus grands lors des scrutins départementaux. Nous l’avons vu dans la circonscription de Boghari, en juillet 1895, qui compte 488 inscrits pour 150 000 habitants. L’élection est recommencée en mai 1896 et Camille Allan l’emporte à nouveau avec 17 voix d’écart. La fraude est avérée en 1898 dans la circonscription d’Akbou (400 inscrits pour 240 000 habitants) où une seule voix séparait les candidats. L’élection départementale est annulée mais les soupçons persistent, l’année suivante, car le nouveau scrutin n’a pu départager les protagonistes qu’avec 5 voix d’écart

70Plusieurs facteurs facilitent ainsi la fraude électorale en Algérie : la singularité du découpage, le petit nombre d’électeurs (en valeur absolue, relativement à la population) et des records d’abstention. Des élections locales aux enjeux considérables se jouent alors à quelques voix d’écart. Lorsque la victoire est plus nette-quelques centaines ou milliers de bulletins-les votes collectifs peuvent encore faire la différence, et cela plus sûrement qu’en France.

La question est obscurcie par la violence des discours antisémites et xénophobes de la fin du XIXe siècle qui dénoncent facilement les « blocs » d’électeurs en Algérie, issus des mesures de naturalisation collective : du décret Crémieux de 1870 octroyant la citoyenneté aux Juifs autochtones, de la loi de 1889 facilitant la naturalisation des Européens étrangers. Le camp battu aux élections ou seulement privé de tels suffrages peut alors stigmatiser, pêle-mêle : « la masse des illettrés et des naturalisés, conduits au scrutin comme un troupeau», les « charretées de ces pseudo-citoyens », « l’influence consistoriale » ou le « péril étranger ». En 1899, le député des Basses-Pyrénées, Louis Barthou, ancien ministre de l’Intérieur, minimise pourtant la singularité du problème : « Nous avons tous la même conception de l’électeur ; il est certain qu’il n’en est pas un seul parmi nous qui ne reconnaisse que les bons électeurs sont ceux qui votent pour lui, et les mauvais ceux qui votent pour ses adversaires (hilarité). C’est là, au point de vue électoral, toute la psychologie de l’antisémitisme en Algérie. » Quelles sont alors la réalité et la particularité des votes collectifs en Algérie ?Entre 1848 et 1871, la métropole a connu elle aussi ses cortèges d’électeurs, alignés derrière le maire ou le curé. Inséparables des modes de vie communautaires, ces déplacements collectifs résistent à la fin du XIXesiècle, malgré l’abandon progressif des procédures d’appel et le rapprochement des bureaux de vote aux chefs-lieux de commune. Le rite est entretenu par les paysans et les ouvriers, notamment, à la sortie de la messe ou du café. Exprimer sa différence suppose un certain courage, d’autant plus que le choix de chacun est facile à connaître avant 1913, faute d’isoloir : un simple papier blanc, plié mais sans enveloppe, fréquemment rédigé et distribué par les soins d’un courtier électoral, est remis par le votant au président de bureau, seul habilité à le déposer dans l’urne. Mais le vote collectif et unanimiste se maintient surtout là où les solidarités se superposent : dans les communes rurales de l’ouest encore isolées et très catholiques, dans les communes ouvrières du nord aux liens de voisinage et de condition sociale étroits, dans les îlots protestants isolés en milieu catholique. Le vote communautaire n’est donc pas propre à l’Algérie. Mais l’environnement social et institutionnel de la colonie lui donne un poids singulier. Il n’est pas seulement « juif », « italien » ou « espagnol » car tous les groupes peuvent faire la différence avec un corps électoral aussi étroit. La logique clientéliste joue ici pleinement.L’élection est l’occasion de vérifier l’efficacité des distributions de ressources et la solidité de l’encadrement social. Ainsi « certains hommes, indignes sans doute d’exercer une magistrature, sont […] maîtres des élections dans leur commune», insiste le préfet d’Oran en 1895. Nombreux et choyés dans la colonie, les employés municipaux sont sommés de respecter les consignes de vote, sous peine de révocation : à Relizane (1902), Aïn-Beida (1904) ou à Bône (1910). Les liens de dépendance personnels sont d’autant plus forts qu’au-delà de la manne publique, la poignée d’élus coloniaux (propriétaires, négociants ou entrepreneurs) fournit l’essentiel de l’emploi privé, des prêts d’argent, de semences ou d’outillage, dans une économie reposant essentiellement sur l’exportation de produits agricoles. Grand propriétaire et négociant, frère du maire de Bône et lui-même conseiller général, Dominique Bertagna reconnaît ainsi en 1899 :

J’ai beaucoup d’autorité sur les pêcheurs, les marins, les ouvriers du port ; je vis au milieu d’eux ; je parle leur langage ; j’en emploie beaucoup. Il en est de même pour certains agriculteurs. Quand ces gens sont gênés, ils viennent me voir ; je prête aux uns de l’argent, aux autres des chevaux, des bœufs, des instruments de culture. Ils m’en sont reconnaissants. Lorsqu’une élection a lieu, ils viennent toujours me demander conseil, me déclarer qu’ils voteront pour mon candidat. Dans mon magasin qui est très éloigné de la rue, situé au fond d’une cour, nous sommes quelquefois une centaine et nous tenons de véritables réunions. […] J’ajoute que c’est mon droit d’agir ainsi.Ça l’est en effet depuis les années 1878-1884, pour toutes les élections, avec la libéralisation des réunions politiques (jusqu’à la veille du scrutin) et des distributions de bulletins (jour de vote inclus). De telles réunions sont aussi attestées dans certaines régions de France. Ainsi dans l’ouest, M. de L’Épinay, châtelain et propriétaire près de Loudun (Vienne), réunit encore « ses » paysans en 1877 pour garantir un vote conservateur aux législatives. En pays minier, les cabarets servent pareillement d’officines et de banques de village ; les brasseurs de l’arrondissement de Béthune (Pas-de-Calais) en possèdent des dizaines, à la fin du XIXe siècle, parvenant à fédérer le vote de leurs débiteurs : fermiers, petits exploitants ou mineurs. Mais ces influences dépassent rarement le canton vers 1900, soit quelque 10 000 à 30 000 habitants dans les deux arrondissements susnommés. À Bône, « une centaine » d’électeurs encadrés par Dominique Bertagna suffisent à sceller le sort d’une élection législative, soit la « représentation » de quelque 500 000 habitants entre 1898 et 1902.Cette efficacité singulière du vote collectif amène naturellement les candidats à s’intéresser au vote juif, parmi d’autres. « Je ne veux pas entrer dans des détails ni prouver par des chiffres […] quels sont ces bourgs pourris israélites qui sont la base de certaines puissances électorales, prévient en février 1898 le député radical d’Alger, Paul Samary. Ils sont connus de l’Algérie entière. » L’étroitesse du corps électoral en Algérie rend intéressante cette comparaison avec les « bourgs pourris » britanniques du XVIIIe siècle 284. Mais le recours à la statistique reste essentiel pour préciser les lieux où un vote juif serait potentiellement décisif, sans préjuger de son existence. En effet, au lendemain des troubles d’Alger et à quelques semaines des élections législatives, Paul Samary cède à son tour à la surenchère antisémite face à un redoutable concurrent en la matière, candidat dans la même circonscription : Édouard Drumont. Dans ce contexte d’agitation antisémite, la question intéresse aussi le gouvernement qui commande plusieurs recensements d’électeurs juifs, à la manière des tableaux de recensement (lesquels distinguent déjà, depuis 1870, les Français d’origine juive des autres). Mais seules les listes du département de Constantine nous sont parvenues. Là, en 1901, 13 communes de plein exercice sur 73 et 2 communes mixtes sur 34 comptent plus de 10 électeurs juifs inscrits. Nous avons déduit de cet échantillon un rapport moyen de 18 électeurs pour 100 Juifs recensés (1902). Une simple évaluation de l’électorat juif dans les autres communes de la colonie devient alors possible en retenant cette proportion, assez représentative semble-t-il. Ainsi 47 communes sur 352 auraient plus de 10 électeurs juifs comptant pour plus de 10 % de l’électorat français (1901). Le vote juif ne serait donc déterminant que dans 35 communes de plein exercice sur 261 mais le groupe comprend les principales agglomérations de la colonie : Alger, Oran, Constantine, 12 chefs-lieux d’arrondissement sur 17. Même en commune mixte ou indigène, un vote juif serait crucial pour certaines élections départementales : à Nemours, Aumale ou Boghari, notamment. Car cette géo- graphie électorale est pertinente à différentes échelles, du fait de l’emboîtement des circonscriptions communales, départementales et nationales. Ainsi, quelque 10 % des électeurs français inscrits seraient juifs dans la 1recirconscription législative d’Alger, 6 % dans la seconde ; respectivement 15 % et 14 % dans les 2 circonscriptions d’Oran ; 16 % et 4 % dans celles de Constantine. C’est pourquoi, un vote juif unanimiste pourrait bien sceller le sort de quatre ou cinq députés d’Algérie sur six.Ce vote juif existe bel et bien sans être automatique. Il est une conséquence du découpage électoral, des restrictions apportées au droit de vote et du repli communautaire, accentué localement et selon les périodes par l’antisémitisme. Il a encore besoin d’être sollicité, encadré, acheté parfois, de correspondre localement à des besoins en terme de secours, sécurité ou identité collectives. Ces conditions sont réunies dans le département d’Oran à la fin du XIXe siècle où Simon Kanoui, inébranlable président du consistoire (1876-1916), entend jouer un rôle politique de premier plan : « N’entrera à la mairie que celui à qui j’en confierai les clés », se plairait-il à répéter. Cette ambition est également servie par la sociologie locale : à l’exception de quelques grandes fortunes, générées par la spéculation immobilière, la communauté juive d’Oran est dominée par « un prolétariat […] illettré, misérable » de mendiants, colporteurs, cigariers, domestiques, petits commerçants ou artisans. Environ 500 familles sont entretenues par le consistoire dans les années 1880-1890 et, à la sortie d’une réunion publique en 1896, un correspondant de presse estime à 1 500 les partisans de Simon Kanoui, même s’ils ne sont sans doute pas tous électeurs. Ce représentant d’une vieille famille oranaise est donc bien en mesure d’orienter le vote de ses coreligionnaires au niveau communal et au-delà car ses attributions consistoriales, définies par l’ordonnance de 1845, s’étendent à l’ensemble du département et lui assurent le monopole sur d’importantes ressources : la taxe cachir sur la viande, la vente des honneurs de la prière, les subventions publiques et les dons divers.La direction politique de cet électorat est moins assurée dans les deux autres départements, bien qu’on y retrouve la même proportion de Juifs pauvres, concentrés en ville. Contrairement à Kanoui, le président du consistoire d’Alger interdit formellement à ses délégués en 1884 d’« user de l’influence que [leur] donnent [leurs] fonctions pour pousser les israélites à donner leurs voix aux uns ou aux autres […] et donner ainsi à la presse un prétexte pour nous attaquer ». Ce genre d’avertissement en dit peut-être plus long sur son utilité que sur son efficacité. Mais il contredit au moins l’idée d’un vote dirigé et unanimiste au centre de la colonie. Dans l’est, l’encadrement est plutôt le fait de notables et de courtiers laïcs, subordonnés aux différents candidats. Le consistoire de Constantine est alors déchiré entre traditionalistes et modernistes, comme partout ailleurs en Algérie, mais la paralysie de l’institution est ici durable. C’est donc plutôt la violence antisémite, à partir de 1896, qui unifie progressivement le vote juif dans le Constantinois et dans l’Algérois : « Le consistoire n’avait pas besoin d’intervenir aux dernières élections législatives pour démontrer aux électeurs que voter Morinaud ou même s’abstenir, c’était travailler au triomphe de leurs pires ennemis », confie le grand rabbin de Constantine en 1902. La conciliation de 1904 entre Élie Narboni et Émile Morinaud, réélu maire de la ville, ne doit donc rien à l’institution israélite. Bien qu’ancien président du consistoire, le premier agit en notable, s’arrangeant « avec quelques rares amis » pour faire quitter la ville à environ 250 électeurs juifs, le jour du scrutin. Le député antijuif déchu se serait engagé de son côté à stopper toute nouvelle attaque pour conserver l’écharpe municipale. Compromis entre deux clientèles, ce vote juif constantinois dure 30 ans jusqu’à la mort du conseiller municipal Narboni (1934).Il en est du vote « néo » comme du vote juif. Ce qualificatif méprisant est employé à l’époque pour désigner les Français d’origine européenne, récemment naturalisés. Leurs détracteurs stigmatisent un vote obéissant à la seule logique communautaire. Encore faut-il que les mêmes conditions sociologiques et politiques soient réunies. La loi de 1889 ouvre à la naturalisation automatique des jeunes Européens étrangers. Elle donne donc un poids croissant à cet électorat avant que le processus de fusion culturelle et de nivellement social entre Européens atténue sa spécificité. Sur 90 138 électeurs en 1899, 16 400 sont ainsi d’origine étrangère (18 %) et, parmi eux, 7 800 ont bénéficié de la loi de 1889. Ce groupe est donc près de devenir majoritaire parmi les nouveaux inscrits chaque année (43 % en 1899). En effet, l’immigration et la natalité sont plus fortes chez les étrangers européens que chez les citoyens français ; la proportion de « néos » grandit donc dans le corps électoral jusqu’à en constituer le tiers en 1913. Or, vers 1900, cette catégorie d’électeurs est bien représentée dans la plupart des agglomérations du département d’Oran en relation avec l’immigration espagnole, dans les ports ou sur les sites miniers du département de Constantine qui concentrent davantage d’immigrés italiens ou maltais, enfin dans l’arrondissement d’Alger ouvert à l’ensemble des flux migratoires. Les autorités françaises s’abstiennent officiellement de recenser cet électorat, plus soucieuses de réussir l’intégration européenne que celle juive maghrébine, semble-t-il. Quelques données sont tout de même rendues publiques lorsque le « péril étranger » est évoqué à la Chambre :

Mais l’extrapolation à l’ensemble de l’Algérie est, cette fois, plus difficile. La faiblesse de l’échantillon, les différentes voies d’accès à la citoyenneté pour les Européens étrangers et le non recensement des naturalisés parmi la population française compliquent la tâche. Ces exemples n’en laissent pas moins entrevoir la force du vote « néo », potentiellement supérieure au vote juif. Son existence dépend encore de sa sollicitation et des besoins économiques ou culturels qu’il est susceptible de satisfaire.Un premier aliment lui est donné en 1886 par la détérioration des relations franco-italiennes aboutissant à la rupture des accords commerciaux entre les deux pays. Dans les ports de pêche d’Algérie, surtout fréquentés par des Italiens, les naturalisations progressent d’un coup et bousculent les petites clientèles électorales. Ainsi, dès 1887, 126 pêcheurs italiens deviennent français à Bougie qui ne comptait que 646 électeurs (1885), 73 à Djidjelli avec seulement 229 inscrits, deux ans plus tôt. La loi de 1889 accélère le processus et l’étend, en particulier, aux ouvriers espagnols de la colonie. Des naturalisés de vieille date, clients des élus ou candidats, facilitent l’obtention de la citoyenneté française pour leurs compatriotes, leur inscription sur les listes et leur encadrement jusqu’au bureau de vote. C’est la mission confiée par Alfred Letellier, député d’Alger (1881-1893), à M. Crispo, marchand de bois d’origine italienne, et à M. Mélé, armateur d’origine espagnole ; par Jérôme Bertagna, maire de Bône (1888-1903), à M. Pisani, Italien naturalisé, et à M. Cheteuti, Maltais naturalisé ; par Dominique Forcioli, député de Constantine (1889-1898), à « des reconnaisseurs [sic] italiens, maltais, espagnols […] qui connaissent tous les étrangers naturalisés, tous les électeurs». Ces derniers, souvent pauvres et illettrés, se laissent facilement convaincre : les promesses de secours sont attrayantes et leur culture démocratique pour le moins sommaire. Ainsi, à l’élection départementale de Nemours en 1895, les ouvriers agricoles des environs, « Espagnols récemment naturalisés, [reçoivent] des sommes variant entre 10 et 20 F ». Aux municipales d’Alger en 1900, 500 pêcheurs d’origine napolitaine ou sicilienne se pressent au bureau de vote « à une heure dite, […] uniformément vêtus, les pieds nus, […] [ne s’exprimant] que dans leur idiome national».Les marqueurs sociaux et identitaires renforcent la cohésion du vote « néo ». Près de 80 % des pêcheurs de la colonie sont d’origine italienne au début du XXe siècle. Beaucoup vivent sur leurs balancelles ou sur des plages isolées. Ces saisonniers entretiennent la langue et les traditions du pays, parfois en famille. Cette logique communautaire est encore vivace en Oranie chez les défricheurs ou les alfatiers, originaires du sud-est de l’Espagne, même si le recrutement en réseau et par bandes (les cuadrillas) décline après 1900. La religion catholique renforce enfin les solidarités, dans un environnement à majorité musulmane et au sein d’une minorité française gagnée par l’athéisme. Lors du scrutin législatif de 1898, « à Bône et dans toutes les villes, dans tous les villages où il y a des Maltais [électeurs français d’origine maltaise], […] [ceux-ci] très religieux ont écouté leurs curés et voté pour M. Forcioli ». Mais le prêtre de Stora aurait engagé les pêcheurs « italiens » à voter en faveur de Thomson. Encore une fois, les sollicitations sont aussi importantes que la prédisposition au vote collectif. Leur multiplicité rend ainsi difficile un vote « néo » unanime, au-delà d’une commune.La force du clientélisme dans l’Algérie des années 1880-1900 tient donc à plusieurs facteurs originaux par rapport à la métropole : l’absence d’industries, des ressources publiques importantes (terres, secours, marchés et emplois publics) réservées à une minorité électorale, la facilité à verrouiller le système au moment des élections, une demande sociale forte de la part d’immigrés européens prêts à tout pour réussir. Aux États-Unis à la même époque, les « machines politiques » remplissent des fonctions similaires mais à une tout autre échelle. Elles s’appuient sur les patrons locaux , quadrillent les quartiers ou villes de la côte est afin d’obtenir le vote massif des immigrants pauvres, en échange d’une naturalisation, d’un sac de charbon ou d’un job. Elles profitent surtout du soutien financier des milieux d’affaires dans un contexte d’industrialisation et peuvent alors suppléer aux carences de l’État fédéral, confronté à l’afflux de 30 millions d’Européens entre 1861 et 1920. L’Algérie, rappelons-le, est délaissée par le grand capital et reçoit beaucoup moins d’immigrants. Mais le régime électoral y est aussi plus sévère et les ressources publiques plus abondantes, à clientèle égale. Des immigrés pauvres peuvent donc gagner le haut du pavé par l’ascenseur politique. Cela les distingue encore des grands propriétaires d’Italie du Sud qui sont, eux, des héritiers. Ils comptent sur leurs propres ressources pour conserver leur notabilité et la mainmise sur le pouvoir local, après l’unification libérale de l’Italie (1861), et même après l’introduction du suffrage universel (1913). La sous-industrialisation s’accompagne d’une émigration massive qui facilite l’emprise sur des paysans pauvres, illettrés, en quête d’emplois ou de locations de terre. Bien que les contextes diffèrent d’une région à l’autre, les formes du clientélisme se ressemblent. Elles sont d’ailleurs condamnées, à la même époque, aussi bien en France ou en Italie qu’aux États-Unis, au nom des mêmes principes moraux ou démocratiques. Dans tous les cas, les motivations des dénonciateurs sont avant tout électorales.(à suivre)

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