Sur WhatsApp, des bénévoles syriens traquent les combattants de l’EI en fuite

Dans un groupe secret créé sous WhatsApp, des centaines de bénévoles syriens se mobilisent pour empêcher les combattants de l’EI de passer entre les mailles du filet, avant que justice soit rendue

Un jeune homme au Centre syrien de lutte contre l’idéologie extrémiste à Alep, en novembre (AFP)

Aghid al-Khodr se réveille tôt, avant même le lever du soleil. Chez lui, dans un lieu secret en Allemagne, il se met au travail.

Pendant les quinze heures suivantes, il s’assoit devant son téléphone portable et passe au crible les images et les enregistrements audio postés sur un groupe secret de WhatsApp.

Sur son écran défile les visages – vieux, jeunes et fatigués par le voyage – de réfugiés passant par les postes de contrôle au nord de la Syrie, après avoir quitté ce qui était jusqu’à récemment un territoire du groupe État islamique (EI).

« Ces gens ont commis des crimes contre nous. Ils nous ont torturés, ont tué nos parents ainsi que nos amis les plus proches »

– Aghid al-Khodr, activiste

Certains fuient les batailles en cours sur le dernier territoire de l’EI à l’est de la Syrie. Les messages vocaux sont brefs : nom, âge, appartenance tribale, profession.

Ce jeune homme de 27 ans fait partie d’un réseau de centaines de bénévoles, civils, militants et combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), issus d’anciennes régions orientales tenues par l’EI, qui, où qu’ils soient dans le monde, s’efforcent d’identifier les membres de l’EI, passés et actuels.

« Ces gens ont commis des crimes contre nous », rappelle Khodr. « Ils nous ont torturés, ont tué nos parents ainsi que nos amis les plus proches ».

Khodr est originaire de la province de Deir Ezzor, à l’est de la Syrie, dont une grande partie est contrôlée par l’EI depuis plus de trois ans.

Il fut l’un des membres fondateurs de la campagne médiatique contre l’EI « Raqqa est massacrée en silence » et milite dans les médias anti-EI depuis des années. En 2015, il s’est enfui de sa maison de Deir Ezzor après une descente de l’EI, et s’est finalement installé en Allemagne.

Un combattant kurde dans les ruines de Raqqa, que l’EI a fui l’an dernier (Reuters)

Au cours de l’année écoulée, Khodr a été, depuis la fenêtre de son nouveau domicile, le témoin des différentes offensives lancées par les forces américaines et par le gouvernement d’Assad contre l’EI en Syrie.

À la fin de l’année 2017, l’EI a perdu la grande majorité de son territoire et plus d’un demi-million de personnes ont été déplacées.

Selon Khodr, plus il y a de gens qui s’enfuient, plus il craint, avec d’autres militants syriens que les membres de l’EI n’en profitent pour disparaître en prenant de nouvelles identités et qu’ils se fondent dans la foule de civils désespérés fuyant la violence.

Cette préoccupation a fait naître l’idée d’un réseau organisé et financé par crowdsourcing pour les identifier.

Voici comment Khodr en explique le fonctionnement : lorsqu’une personne déplacée – partie d’Alep, Idleb ou de la Turquie et en route vers l’ouest – se présente à l’un des dizaines de points de contrôle situés sur le territoire tenu par l’ASL, les membres du personnel de l’ASL prennent des photos et enregistrent leur voix pendant qu’ils déclinent leur identité et leur ville natale.

Ces images et fichiers audio sont transmis à une poignée de groupes secrets – deux sur WhatsApp et un sur Telegram.

Ensuite, des bénévoles comme Khodr passent des heures à parcourir ces documents afin d’identifier autant de membres de l’EI que possible. Ils recoupent les photos avec les médias EI, et contactent militants, civils, amis et les membres de la famille de la région dont chacun prétend être originaire. Les contacts qui se trouvent actuellement dans les territoires de l’est de la Syrie fournissent des informations supplémentaires.

Khodr affirme que le réseau a identifié 2 500 membres présumés de l’EI l’année passée. Un porte-parole de l’ASL affilié au groupe a déclaré à Syria Direct que 1 000 personnes avaient été arrêtées à un seul des principaux postes de contrôle au nord d’Alep.

Syria Direct n’a pas pu confirmer les chiffres indépendamment, mais s’est entretenu avec trois sources travaillant avec ces groupes, dont les comptes rendus étaient similaires.

Des millions de Syriens ont été chassés de chez eux (AFP)

« La nature tribale de la société à Deir Ezzor et à Raqqa nous a beaucoup aidés », relève Khodr. « C’est relativement facile de découvrir la véritable identité d’une personne, comme son passé et sa famille ».

Chacun des trois groupes de messagerie privée compte entre 120 et 290 membres, outre plusieurs sous-groupes divisés par spécialités, pour faciliter le travail. Les administrateurs de groupe répartissent les cas parmi les employés et militants de l’ASL.

Syria Direct a regardé l’un des groupes de WhatsApp, a vu des photos et écouté des enregistrements vocaux et des discussions entre membres.

Après avoir travaillé pendant des années comme citoyen journaliste à Deir Ezzor et à l’étranger, Khodr est devenu un expert en vidéos et communiqués de presse de l’EI. On lui soumet les cas les plus importants.

« Il y avait un commandant de l’EI connu sous le nom de Hussam », originaire de Tabqa, ville de la province de Raqqa, raconte-t-il.

« Au moment de passer le contrôle, il a utilisé une pièce d’identité civile, mais je l’ai identifié parce qu’il avait été vu sur les photos de l’EI publiées en 2015 ».

Khodr a envoyé la photo de l’homme à d’autres militants et à un civil de Tabqa, pour confirmation, puis informé les forces de la FSA au point de contrôle – qui ont arrêté l’homme.

Quelques-unes des centaines de personnes travaillant au sein du réseau sont recherchées par l’EI. Tous les informateurs craignent, avec raison, d’être victime de représailles ou d’assassinats si leur nom ou leur lieu de résidence était révélés. Certains se sont réfugiés en Turquie ou en Europe, d’autres en Syrie.

Khodr a été le premier contact de Syria Direct pour ce rapport, et il utilise son vrai nom parce qu’il est déjà connu et recherché par l’EI.

« Faire tout notre possible »

Pratiquement toutes les personnes déplacées souhaitant se rendre au nord-ouest de la Syrie – contrôlé par l’opposition, à partir de territoires situés à l’est, contrôlés par des forces dirigées par les Kurdes ou par l’État islamique – doivent traverser une série de points de contrôle tenus par des brigades de l’ASL (soutenues par les Turcs) au nord d’Alep.

L’un des points de contrôle les plus importants est celui d’Al-Aoun, situé au sud de Jarablus, à environ 100 km au nord-est d’Alep.

Au plus fort des combats pour reprendre Raqqa et Deir Ezzor, où les combats ont provoqué le déplacement de plus d’un demi-million de personnes dans les deux provinces, jusqu’à 1 500 personnes pouvaient chaque jour passer par un poste de contrôle comme celui d’Al-Aoun, selon Khodr. Aujourd’hui, ce chiffre est divisé par dix.

La Brigade du nord, qui gère le point de contrôle, poste en continu des images et des enregistrements vocaux sur les groupes de messagerie privés. Des combattants de l’ASL originaires des territoires détenus par l’EI sont également stationnés au point de contrôle, précise le porte-parole de la brigade à Syria Direct.

Au cours des trois derniers mois, « nous avons capturé, chaque jour, quatre ou cinq membres de Daech », affirme le porte-parole Omar al-Shamali. Syria Direct n’a pas pu recoupé cette information de manière indépendante.

En octobre 2017, 300 membres présumés de l’EI – des combattants, des ouvriers des champs pétrolifères ou encore des religieux – ont été arrêtés au poste de contrôle d’Al-Aoun, comme l’a rapporté Smart News (pro-opposition) à l’époque.

Seuls les garçons et les hommes âgés de 12 ans et plus sont photographiés et enregistrés aux points de contrôle, selon Khodr. Les femmes ne sont pas photographiées, en partie pour éviter les conflits avec les populations conservatrices, et aussi parce qu’il est particulièrement difficile d’identifier les membres féminins de l’EI.

Sous le règne de l’EI, toutes les femmes, y compris celles qui faisaient partie de la brigade des mœurs, la Brigade Al-Khansaa, étaient tenues de porter le niqab pour cacher leur visage. Par conséquent, « nous ne savons pas à quoi elles ressemblent », explique Khodr.

Les femmes habitant sur les territoires contrôlés par l’EI étaient obligées de porter le voile (AFP)

La plupart des combattants de l’EI que le réseau a démasqués sont des locaux, note Khodr. Selon le porte-parole de l’ASL, Omar al-Shamali, des Syriens mais aussi des non-Syriens ont été capturés, mais il n’a pas donné plus de précisions.

En plus des suspects identifiés par le personnel des points de contrôle ou par le réseau, les civils passant par Al-Aoun en même temps que les membres de l’EI signalent aux autorités ceux qui se cachent parmi eux, ajoute le porte-parole.

Les membres présumés de l’EI qui sont arrêtés aux postes de contrôle du nord d’Alep sont « interrogés puis renvoyés devant les tribunaux de la ville de Jarablus », souligne Omar al-Shamali. Les suspects sont ensuite détenus dans les prisons du nord d’Alep et de la province d’Idleb.

On ne sait pas immédiatement quelles peines sont prononcées à l’encontre des membres présumés de l’EI, ni quelles sont les procédures judiciaires en cours. Un officier de la Brigade du nord a déclaré à Smart News en octobre que les anciens membres de l’EI « contre lesquels il n’y a aucune preuve de crime » seraient emprisonnés « pour une courte période ».

Certains anciens membres purgeant des peines d’emprisonnement sont envoyés au Centre syrien de lutte contre l’idéologie extrémiste, centre de réhabilitation pour sympathisants, transfuges et anciens membres de l’EI, qui a ouvert ses portes au nord d’Alep en octobre 2017.

Les résidents du centre suivent des cours obligatoires sur la charia modérée, et les diplômés qui réussissent voient leur peine écourtée.

Comme le réseau fonctionne par l’intermédiaire des brigades de l’ASL soutenues par Ankara, les informations sont régulièrement transmises aux forces de sécurité turques, rapportent Khodr et Shamali. Les forces turques arrêtent les individus soupçonnés d’avoir participé à des attaques dans ce pays ou en Europe, ou alors entrent en Syrie pour les interroger.

« Nous faisons tout ce que nous pouvons pour faire comparaître ces gens devant un tribunal », a déclaré Khodr à Syria Direct.

« Des fantômes partout »

En dépit des contrôles de sécurité et d’un réseau de personnes travaillant à identifier les membres de l’EI, certains trouvent encore le moyen de passer les points de contrôle sans être détectés – ou de les éviter complètement – et se rendent ensuite dans le nord-ouest de la Syrie ou en Turquie.

« Des contrebandiers travaillent dans certaines zones, et c’est ainsi que certains membres de Daech parviennent à s’échapper », explique Omar al-Shamali. « Cette zone ne peut pas être surveillée dans sa totalité ».

Un porte-parole de l’ancien affilié d’Al-Qaïda, Hayat Tahrir al-Cham (HTS), qui domine la scène militaire et politique dans la province d’Idleb, a déclaré à Syria Direct cette semaine que les forces de sécurité y avaient capturé « plus de 100 » membres de l’EI jusqu’à présent.

« J’étais au marché en train d’acheter des légumes quand j’ai vu deux combattants de l’EI, déambuler tranquillement comme des civils ordinaires. Quand je suis rentré chez moi, je pouvais à peine respirer »

– Abou Abdallah, ancien militant anti-EI

Selon Noureddine al-Ibrahim, des tentatives visant à localiser d’autres membres de l’EI sont « en cours ».

Les points de contrôle d’Idleb, détenue par HTS, ne travaillent pas avec le réseau d’activistes et le personnel de l’ASL dont Khodr fait partie.

Cependant, les informateurs qui travaillent à distance avec des groupes privés, vivent dans ces régions, où les activistes affirment qu’ils « vivent dans un état de terreur et de crainte ».

« Ils sont convaincus que les membres de l’EI sont partout et qu’ils pourraient les atteindre », a affirmé le militant.

Dans Idleb, la nature tribale de la société dont Khodr affirme qu’elle contribue à l’identification des militants devient également un danger quand les activistes habitant des lieux comme Raqqa se retrouvent potentiellement à vivre à proximité des membres de l’EI.

« En fin de compte, cette question ne peut pas être complètement contrôlée », regrette-t-il.

Abou Abdallah, 35 ans, ne travaille pas avec le réseau d’identification des militants de l’EI, mais raconte qu’il a déjà travaillé pendant un certain temps comme militant anti-EI dans la ville de Raqqa. Fin 2017, il est venu avec sa famille dans la ville de Harem (région d’Idleb).

À Raqqa, un ami d’Abou Abdallah, également militant, a été arrêté et a disparu en 2015. Selon Abou Abdallah, il avait également été suspecté et emprisonné pendant un mois, avant d’être libéré « parce qu’ils ne pouvaient rien prouver ».

« Après cela, j’ai cessé de travailler comme militant », témoigne Abou Abdallah. « J’avais peur ».

Combattants de l’État islamique à l’apogée du groupe – beaucoup fuient maintenant, déguisés en réfugiés (capture d’écran)

Après avoir quitté Raqqa et s’être installé à Idleb, cet ancien militant pensait pouvoir refaire sa vie et laisser son passé derrière lui. Cela a changé un jour, peu après son arrivée, raconte-t-il.

« J’étais au marché en train d’acheter des légumes quand j’ai vu deux combattants de l’EI, déambuler tranquillement comme des civils ordinaires », se souvient Abou Abdallah. « Quand je suis rentré chez moi, je pouvais à peine respirer ».

Depuis lors, il a eu peur de quitter sa maison ou de chercher du travail à cause du « spectre de la peur de l’EI ».

« Une ombre me suit », dit-il, « même après mon départ de Raqqa. »

Abou Abdallah craint d’informer les autorités rebelles locales, de crainte de s’exposer à des assassinats ou à des actes de vengeance, si ses activités d’informateur étaient découvertes.

« Nous voyons partout des fantômes de l’EI. »

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