« La loi sur l’État-nation est une opération de nettoyage ethnique »

Zouheir Bahloul : « La loi sur l’État-nation est une opération de nettoyage ethnique »

Dans une interview accordée à MEE, le député palestinien démissionnaire Zouheir Bahloul, qui a quitté la Knesset pour protester contre la loi sur l’État-nation juif, prévient qu’il y a une limite à ce que les citoyens arabes d’Israël peuvent endurer.

Selon un membre de la Knesset qui a démissionné pour protester contre la loi sur l’État-nation juif, le texte de loi « normalise et consacre dans la loi » la supériorité des juifs israéliens vis-à-vis de leurs pairs arabes. Ce dernier met également en garde contre un certain seuil de tolérance de la communauté arabe.

Zouheir Bahloul, 67 ans, un commentateur sportif populaire devenu homme politique représentant l’Union sioniste, a quitté la Knesset le 28 juillet à la suite de l’adoption le mois dernier de la loi qui a fait d’Israël l’État-nation du peuple juif.

Dans une interview accordée à Middle East Eye, Bahloul a déclaré qu’après trois ans au Parlement, il avait été poussé à démissionner pour une loi qui, selon lui, institutionnalise le « statut inférieur » qu’endurent depuis longtemps les citoyens arabes d’Israël.

« Ma démission est une réaction d’indignation indiquant que nous n’accepterons pas de lois qui chassent la présence arabe dans ce pays », a-t-il déclaré.

« Notre statut juridique prévu par cette loi est inférieur parce que la loi normalise et consacre l’infériorité arabe et la supériorité juive par une loi fondamentale qui a l’autorité d’une Constitution à laquelle la Cour suprême ne peut guère s’opposer. »

La loi sur l’État-nation décrit également la colonisation juive comme relevant de l’intérêt national israélien et fait de l’hébreu la langue nationale, l’arabe ne se voyant accorder qu’un statut spécial.

Le texte ne fait aucune mention de l’égalité ni de la démocratie, ce qui implique que le caractère juif du pays prend le pas sur les Palestiniens, les druzes et les Circassiens d’Israël.

Fait crucial, la législation fait partie des « lois fondamentales » du pays, qui servent de Constitution israélienne de facto et exigeraient d’outrepasser la Cour suprême.

Des soldats israéliens à un poste de contrôle (AFP)

Né en Israël dans une famille arabe musulmane, Zouheir Bahloul a décrit une loi « sans précédent » qui a franchi de nombreuses lignes rouges pour les citoyens arabes d’Israël.

Il est particulièrement critique vis-à-vis de l’absence du mot « égalité » dans le texte de loi, qu’il considère comme une tentative de plus dans la longue histoire des textes de loi visant à expulser les Palestiniens du pays.

« Par le passé, la minorité arabe d’Israël était chassée à l’aide de politiques, de déclarations houleuses et de budgets limités pour les villes arabes, mais il n’y avait pas de loi fondamentale dotée d’un pouvoir constitutionnel », a indiqué Bahloul.

« Cette loi prévoit un nettoyage ethnique en permettant de construire des villes exclusivement juives, sans Arabes, a-t-il ajouté. C’est plus que ce que les Arabes pourraient absorber. Tout cela relève des droits de l’homme. »

Les propos de Bahloul interviennent alors que des dirigeants israélo-palestiniens ont adressé cette semaine une pétition à la Cour suprême pour faire annuler la loi.

Pourtant détenteurs de la citoyenneté israélienne, les Palestiniens d’Israël ont vécu sous une administration militaire entre 1948 et 1966 et subi des couvre-feux, de sévères restrictions de leur liberté d’expression et de leurs droits politiques, ainsi qu’une persécution devant les tribunaux militaires. Plutôt que d’être qualifiés de citoyens palestiniens d’Israël, ils sont souvent désignés sous le nom d’« Arabes » ou d’« Arabes israéliens ».

Il y a environ 1,6 million de citoyens palestiniens en Israël aujourd’hui, soit 20 % de la population du pays. Beaucoup n’ont pas été surpris par la nouvelle loi, qu’ils considèrent simplement comme une officialisation de ce qu’ils ressentent depuis des décennies : ils sont des citoyens de seconde zone par rapport à leurs pairs juifs israéliens.

Toutefois, il y a des limites à ce qui peut être toléré, a prévenu Bahloul. « La capacité de la minorité arabe [d’Israël] à se taire, à se montrer patiente et à endurer ces lois est limitée […] Je n’essaie pas d’effrayer qui que ce soit ici, mais si cette campagne violente sous forme de lois se poursuit contre les Arabes, je pense qu’il est possible que cela mène à de nouveaux faits », a-t-il indiqué, sans donner plus de détails.

Accepter « les miettes »

En décembre 2014, Zouheir Bahloul a pris la décision inhabituelle et controversée de rejoindre un parti politique israélien – le Parti travailliste – plutôt que de rejoindre l’un des partis arabes formant la Liste commune, une coalition au sein de la Knesset qui représente les Palestiniens d’Israël.

Au cours du même mois, le Parti travailliste israélien, dirigé par Isaac Herzog, et Hatnuah, le parti libéral dirigé par Tzipi Livni, ont formé l’Union sioniste, un parti de centre-gauche.

Interrogé ce mois-ci par Haaretz, Bahloul s’est dit « dégoûté » par le nouveau nom de la coalition, mais a précisé qu’il devait l’accepter parce qu’il s’agissait d’un « accord conclu ». En janvier 2015, il a obtenu un siège parlementaire.

Au moment où Bahloul a rejoint la Knesset, la loi sur l’État-nation, initialement proposée en août 2011, traînait en longueur depuis trois ans. Ce n’est que sept ans plus tard que le paysage politique est devenu propice à son adoption – ainsi qu’à la riposte.

En février, les députés Dov Khenin et Yousef Jabareen de la Liste commune ont parrainé un projet de loi intitulé « Loi fondamentale : un État démocratique, multiculturel et égalitaire » à la Knesset. Ce projet de loi visait à contrer la loi sur l’État-nation en faisant d’Israël un État pour tous ses citoyens et en changeant son drapeau et son hymne national de manière à refléter la culture de ses citoyens arabes.

Des dirigeants de la minorité druze et d’autres membres de la communauté participent à un rassemblement pour protester contre la loi sur l’État-nation juif, sur la place Rabin de Tel Aviv, le 4 août (Reuters)

Zouheir Bahloul a apporté son soutien au projet de loi prônant un « Israël multiculturel », lequel a été adopté en première lecture mais a finalement été retiré de l’ordre du jour de la Knesset et qualifié de « projet de loi sur la nation palestinienne » par un membre du Likoud.

Les détracteurs de Bahloul ont déclaré qu’indépendamment de cette nouvelle loi, sa démission était attendue car il était isolé au sein de l’Union sioniste et entretenait des relations tendues avec son dirigeant, Avi Gabbay. Bahloul rejette toutefois leurs critiques, décrivant une simple posture de défense.

« Il y avait des gens qui soutenaient ma démission du côté des Israéliens et inversement », a-t-il indiqué.

« Le ministre de l’Éducation [Naftali Bennett] a déclaré que “la Knesset ne pleurer[ait] pas Zouheir Bahloul”. Quand un membre de la Knesset se rebelle de cette manière, ils se mettent en colère et ils commencent à nous dire d’“accept[er] les miettes de démocratie [qu’ils nous offrent]” ».

Une alliance druze-palestinienne ?

Outre la démission de Zouheir Bahloul, l’une des réactions les plus médiatisées contre la loi a été l’annonce par trois soldats druzes sur les réseaux sociaux qu’ils cesseraient de servir dans l’armée israélienne en signe de protestation.

Ces dernières semaines, Bahloul a plaidé avec ferveur pour une coopération entre citoyens arabes et druzes d’Israël contre la loi.

Les druzes, une secte religieuse de l’islam présente au Levant depuis le XXIe siècle, sont environ 110 000 dans le nord d’Israël et 20 000 dans le Golan occupé par Israël. Les druzes du plateau du Golan syrien ne servent pas dans l’armée israélienne et beaucoup ont refusé les cartes d’identité offertes par l’État d’Israël depuis le début de son occupation de la zone en 1967.

La communauté druze israélienne, qui est en revanche soumise au service obligatoire dans l’armée ou la police israélienne depuis 1956, a vivement critiqué la législation.

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a convoqué les dirigeants druzes à Tel Aviv le 2 août pour proposer de nouveaux avantages pour la communauté ainsi qu’une loi soulignant son statut unique dans le pays.

Mais la réunion a échoué lorsque Netanyahou en est sorti furieux, selon le Times of Israel. Amal Asad, général de brigade druze dans l’armée israélienne, aurait irrité le Premier ministre en lui disant qu’Israël était sur le point de devenir un « État d’apartheid ».

Asad a par la suite nié avoir fait de tels commentaires, tout en reconnaissant avoir tenu des propos similaires sur sa page Facebook il y a quelque temps.

Le 4 août, des dizaines de milliers de druzes israéliens et leurs partisans se sont rassemblés sur la place Rabin de Tel Aviv pour protester contre la nouvelle loi.

« Il y a des druzes qui pensent que la solution complète face à la loi sur l’État-nation n’est pas l’argent et les budgets ou une loi qui leur confère un statut juridique spécial, mais la dignité et l’égalité sans avoir à mendier pour l’obtenir », a déclaré Bahloul.

Le politicien a décrit les jeunes de la communauté druze qui se sont rebellés et ont refusé de servir dans l’armée israélienne comme des « radicaux » et a estimé que « l’alliance de sang » entre juifs et druzes avait échoué.

« Netanyahou a créé une fissure au sein de la communauté druze, tandis que se creuse le fossé entre les jeunes rebelles druzes et leur leadership classique, dirigé par le cheikh Mowafaq Tarif », a-t-il déclaré.

Les citoyens druzes représentent 6 % de la population israélienne. Ils ont trois membres à la Knesset et un ministre au gouvernement (Ayoob Kara au ministère des Communications). Les citoyens palestiniens d’Israël comptent quinze membres à la Knesset mais aucun ministre.

« Il y a une sympathie parmi les Israéliens envers les druzes parce qu’ils servent dans l’armée. Mais la récente rébellion des soldats druzes a secoué le pays car ce qui lie les juifs et les druzes en Israël est l’armée », a expliqué Bahloul.

L’ancien député a ajouté qu’il était trop tôt pour préjuger de ce que réservait l’avenir.

« La loi sur l’État-nation porte atteinte à la fois aux Arabes et aux druzes à l’intérieur d’Israël. Les druzes se sont séparés depuis des années de la lutte, comme si leur problème était séparé de celui des Arabes vivant en Israël. Maintenant, ils commencent à se rendre compte qu’ils ont fait une erreur. »

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